Campeurs sur la ville : les indignés de Tel-Aviv

Après plus de six semaines de protestation, on est allé voir ce qui se passait du côté des tentes de Tel-Aviv. 

Avant-propos : Ce reportage a été réalisé le mercredi 3 août. Il est paru dans le Jérusalem Post – Edition Française du 9 août. Il a été écrit à quatre mains avec mon talentueux collègue Nicolas Touboul.

« Le peuple exige plus de justice sociale ! » Ce slogan résonne dans les manifestations israéliennes depuis quelques semaines, hymne d’un mouvement protéiforme qui a débuté, comme à Madrid ou Athènes, par l’implantation de tentes en plein centre-ville. Des tentes, et leurs habitants, devenus le symbole de la contestation pacifique. Midi, au croisement entre Allenby et le boulevard Rothschild (le fameux boulevard où se sont implantées les premières tentes il y a trois semaines) à Tel-Aviv, tout est calme. Alors que la chaleur est accablante, les tentes sont pour la plupart vides, et rares sont les personnes qui ne sont pas parties au travail ou ne se sont réfugiées dans un coin d’ombre pour se protéger du soleil. Ici, une jeune femme chante, accompagnée par un garçon à la guitare, là une jeune maman lit à l’ombre d’une toile tendue, tandis que sa petite fille somnole à ses côtés. Le campement de fortune paraît en tout cas bien calme au premier regard, loin de l’effervescence des manifestations vues à la télévision ;  200.000 personnes étaient rassemblées à Tel-Aviv samedi 30 juillet pour hurler leur désir de loyers moins élevés, et d’une plus grande répartition des richesses. Mais ce calme n’est pas toujours le cas, loin de là : « Tous les matins il faut recommencer à zéro » nous confie Oren Pasternack, un des leaders du mouvement. « Nettoyer, ranger, réorganiser le campement qui rassemble chaque soir plusieurs dizaines de milliers de personnes. » Et le résultat est impressionnant : le passage est dégagé, les détritus presque absents, une rangée de sanitaires publics d’appoints est entretenue. Personne ne pourrait deviner que plusieurs artistes israéliens ont une nouvelle fois animé une bonne partie de la nuit dans ce quartier de Tel-Aviv dit de la « ville blanche ». Même en journée, la présence d’ateliers yoga, percussions, de bibliothèques improvisées ou encore de piscines gonflables feraient presque régner une ambiance de vacances sur les lieux.

« Mûrir des solutions par la voie de la démocratie participative »

Mais évidement, au pied des appartements résidentiels de luxe, la question du logement est au cœur de toutes les discussions. Yoram, étudiant en sociologie de 21 ans, nous parle des difficultés quotidiennes des jeunes israéliens, et en premier lieu du nombre de chambres universitaires qu’il estime largement insuffisant. Ce qui contraint les étudiants à louer des appartements en ville.

« A 5.000 shekels par mois en moyenne pour un trois pièces, ils sont hors-de-prix. Du coup la plupart d’entre nous prennent un petit boulot à côté de ses études. »

Les tables-rondes qui traitent des différentes revendications sont nombreuses, et les représentants étudiants s’y expriment aux côtés d’officiels. Aujourd’hui, des élus de municipalités du Néguev et de Galilée évoquent une nécessaire déconcentration des projets immobiliers, puisque la région centre est saturée. « Il y a chez ces jeunes une volonté de mûrir des solutions par la voie de la démocratie participative » observe Dénar Dahan, professeur qui vient lui-même de quitter Jérusalem pour Sde Boker. « Au fond, s’ils refusent le plan du gouvernement [un projet voté à la Knesset mercredi qui prévoit pus de constructions et une amélioration du processus d’acceptation des projets immobiliers, NDLR] c’est surtout parce qu’ils estiment qu’il ne les intègre pas dans le débat sur un pied d’égalité. » A l’origine de ces débats publics, l’Union Nationale des Etudiants Israéliens (UNEI) dont les membres reconnaissables à leurs T-shirts rouges contrôlent l’essentiel de la logistique du campement. Car si rien ne semble avoir été négligé, c’est qu’une organisation bien huilée s’occupe de l’encadrement, même en ce qui concerne les relations publiques. Le syndicat étudiant se voulant indépendant, ses représentants tiennent des propos bien plus modérés et rassembleurs que les nombreux écriteaux « révolution » ne le laisseraient croire. D’ailleurs au fil des échanges il s’avère que les manifestants ont au fond des objectifs divergents. Certains, dans la logique d’un engagement politique de long terme, ne demandent rien de moins qu’une « réorientation générale des priorités et des valeurs ». Ce sont eux qui font parfois référence aux mouvements d’ « indignés » européens. Mais beaucoup se limitent à des exigences locales et concrètes d’amélioration du pouvoir d’achat. Oren, qui affirme que l’UNEI ne reçoit aucune aide de la part de partis politiques, annonce :

« La plupart ici sont des modérés en faveur de l’économie de marché. La preuve : nos revendications concernent une large majorité de la société israélienne. »

Une cuisine improvisée

Chaleureux, les « campeurs de Rotschild » ne sont en tout cas jamais avares de paroles et sont toujours prêts à expliquer leurs démarches, argumenter leurs points de vues, débattre avec des contradicteurs. « S’il y a une révolution ici, ce n’est pas au niveau politique, mais dans la façon dont les gens se parlent », continuent Oren Pasternack. « Les débats organisés sont calmes, les interventions pertinentes, sans cris, ni hurlements », continue-t-il. « Ce que nous voulons tous, au fond, c’est obtenir la possibilité de construire un avenir meilleur. » Il est vrai que le soutien  de la population est perceptible. Sur le boulevard Nordau, qui a vu pousser une centaine de tentes en moins d’une semaine, une résidente confie l’admiration du voisinage pour la mobilisation et le calme des jeunes. Ce soutien est concrètement évaluable dans la cuisine improvisée à Kikar Habima, au fond du boulevard Rothschild : des particuliers ou des commerces apportent quotidiennement gâteaux faits à la maison, houmous, pains et plats en tous genres tandis que des caisses entières de sandwichs sont offertes par une célèbre marque américaine. Il n’en faut pas moins pour nourrir plus de 500 « campeurs » à temps plein. Ainsi, à 13h30 se rassemble une foule hétéroclite devant la grande tente de la cuisine. Au menu du jour, du riz au poulet, avec de la salade israélienne et du houmous. Du campeur au clochard, tout le monde est servi gratuitement, et chacun s’occupe de sa propre vaisselle après le repas. Et si les cuisiniers sont en retard, les gens patientent dans le calme, sagement alignés en fil indienne. Tout aussi prosaïquement, l’association Médecins pour les Droits de l’Homme-Israël a décidé de marquer sa solidarité en montant une tente de premiers soins. A 68 ans Linda, infirmière de l’ONG, y soigne chaque jour au milieu de l’effervescence les bobos en tous genres d’une trentaine de personnes. Pansements, médicaments contre les maux de tête et crème solaire sont prodigués là aussi gratuitement, mais pour les blessures plus graves, c’est direction l’hôpital car l’endroit n’est pas stérile. Heureusement, aucun malade trop grave n’a été à déplorer pour l’instant, raconte Jonathan, un étudiant en médecine qui donne un peu de son temps à l’infirmerie qui a été installée dès le lendemain de l’implantation des premières tentes. Sur Nordau, où l’UNEI est quasiment absente, beaucoup reste à faire en termes d’organisation : Meir Tapiro, responsable de la logistique, improvise une cuisine… dans une soucca ! Il vient de recevoir un frigo, mais rien n’est encore opérationnel puisqu’il n’y a pas encore l’électricité. Autre difficultés des débuts : fixer les règles de coexistence, en premier lieu vis-à-vis des voisins, même si « la participation aux tâches collectives doit être volontaire ». Tous pensent pouvoir surmonter ces défis mais l’espace sur le boulevard est plus restreint que dans le sud de la ville. Pire, la présence de massifs d’arbustes limitera bientôt la capacité d’accueil de nouvelles tentes.  Eyal, étudiant en statistiques, explique le déclenchement de la mobilisation par le calme aux frontières et les bonnes performances conjoncturelles de l’économie : « Paradoxalement c’est le moment rêvé pour  traiter des problèmes structurels du pays. » L’occasion d’un grand rassemblement des israéliens, au-delà des clivages sociaux et culturels ? Le vœu est souvent entendu mais les kippas ou les pancartes en arabe se font pour l’instant rares. Pourtant les symboles comptent. Ainsi plusieurs groupes de hassidim de Breslev sont présents, appelant en musique au rassemblement des juifs, tandis que Meir a convaincu son rabbin de mener l’office vendredi soir au milieu des tentes, alors que ce qui est devenu le deuxième campement le plus important de Tel-Aviv fêtera sa première semaine d’existence. Etudiants, travailleurs, professeurs, médecins, tous habitant dans les tentes, se rassembleront alors. Il est certain que résonnera encore le déjà célèbre : « le peuple exige plus de justice sociale ! »


Une réflexion sur “Campeurs sur la ville : les indignés de Tel-Aviv

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s