Un week-end avec les campeurs de Rothschild

La manifestation du 3 septembre était annoncée comme le bouquet final du mouvement de protestation qui parcourt Israël depuis début juillet. Je suis allé passé trois jours avec les campeurs de Rothschild pour vivre leur dernier weekend sur place. La der des ders.

Avant-propos :

« Ani lo medaber ivrit. » C’est à peu près, la seule chose que je sais dire, et encore ça veut dire « je ne parle pas hébreux ». C’est assez faible pour engager une conversation. Mais c’est suffisant pour que les gens me prennent en sympathie. Spéciale dédicace à tous les campeurs de Rothschild.

Un chiot se vautre paisiblement dans un canapé un peu défoncé. Il a deux mois, comme le mouvement de protestation qui parcourt Israël. Son nom ? Rothschild, évidemment. Rotschka pour les intimes. Ce petit chien noir est devenu par la force des choses la mascotte du petit groupe de campeurs qui s’est retrouvé sur le boulevard Rothschild, 5 jours après le début du mouvement. Ils ne se connaissaient  pas il y a deux mois mais ont désormais l’impression de faire partie de la même famille. Il y a Liqiritz, 34 ans et sa « barbe de Che Guevara » comme il aime à dire. Il y a Inbar, 27 ans, et qui vient de terminer ses études de Droits. Il y a Rotem, qui passe un examen d’anglais mercredi et est donc tout le temps plongé dans ses livres. Et puis Tomer, Niko, Irena la maîtresse du chien…

Deux combats

Des petits groupes comme celui-ci, il y en a des dizaines le long du boulevard, regroupés ensemble parfois par hasard, souvent par affinités. Car loin de l’image lisse, et un peu romantique, que l’on pourrait se faire des campeurs de Tel-Aviv, le mouvement est pluriel. Deux visions, deux ambitions coexistent au sein du mouvement général. Il y a tout d’abord les plus radicaux, qui appellent à une révolution des consciences.

« Si nous voulons vraiment changer les choses en profondeurs, il ne faut pas s’arrêter au prix du logement : notre combat doit englober d’autres problèmes, les mères-célibataires, les bédouins pauvres du Néguev etc. Je pense que nous avons le pouvoir de modifier profondément la société israélienne » explique Gaby, une jeune femme qui habite un groupement de tentes voisin.

Ce point de vue n’est pas partagé par tout le monde. Inbar avouera ainsi sa déception au sortir de la manifsetation du samedi soir – la plus importante depuis le début du mouvement, avec plus de 500.000 personnes dans la rue dans tout Israël  –  car certains discours à la tribune lui ont paru, pour la première fois, en désaccord avec ce qu’elle pense. « Je suis venue à Rothschild toute seule car les demandes me paraissaient justes, fondées, légitimes. Je ne me suis pas posé de question : c’était important pour moi d’apporter ma voix au chapitre, de critiquer le prix des loyers, et la vie chère. A présent que j’entends que l’on va étendre les manifestations à d’autres problèmes, cela ne plait pas : ce n’est pas mon combat » explique-t-elle profondément déçue. « Bien sur que j’aimerais que la vie des pauvres soit améliorée, que tous les problèmes d’Israël soient réglées, mais je ne peux pas être de toutes les luttes », ajoute-t-elle. Deux points de vue pour un seul mouvement : comme un atome trop lourd, le mouvement commence à devenir instable, et pour beaucoup il est temps de « passer à la deuxième étape » comme dira Daphni Leef, avant qu’il ne leur échappe. La suite ? La négociation avec le gouvernement. « On attend les conclusions du comité Trajtenberg. On fera entendre notre position à ce moment-là » explique un des leaders du mouvement au Jérusalem Post.

Ce soir ou jamais

Dans la sourde chaleur de l’après-midi, certains campeurs de Rothschild somnolent, essayant vainement de rattraper leur sommeil en retard accumuler en 2 mois. D’autres sont partis à la plage, ou bien chez un ami prendre une précieuse douche.

Mais la plupart s’active : il s’agit de faire les derniers préparatifs avant la manifestation. Panneaux, pancartes, slogans, tout doit être prêt pour la « marche du million », l’objectif initial de la manifestation du 3 septembre. Dans la tête de beaucoup, c’est « ce soir ou jamais ». La « der des ders ». L’ultime chance de montrer au gouvernement leur exaspération contre un système économique pratiquement intégralement concentré entre les mains de 6 ou 7 familles omnipotentes.

Niko m’invite à jouer à Taki avec lui. C’est une espèce de super Uno, avec plein de cartes bonus en plus. Niko est Israélo-Argentin, et homosexuel. Je le précise car il est rare de croiser des personnes ouvertement homosexuelles en Israël. Niko est arrivé en Israël à l’âge de 6 ans. Il s’est fait jeter de chez ses parents à 14 ans lorsqu’ils ont découvert son homosexualité. Après avoir vivoté de familles d’accueil en familles d’accueil, il a fait l’armée et en est sorti il y a 2 mois. Sans diplômes, ni famille, Niko habite sur le camp depuis le début du mouvement. Inbar me confie qu’elle ne sait pas ce qu’il va faire quand tout ça sera terminé. Il n’y a donc en tout cas pas que des fils à papa sur le boulevard Rothschild.

Sur la place Hamedina, les bénévoles montent la scène qui accueillera le soir même les discours des principales figures du mouvement, Daphni Leef qui la première a lancé un appel sur Facebook, et Itzik Shmuli, chef de l’Union nationale des Etudiants israéliens, mais aussi des concerts comme celui de la star de musique Mizrachi Ayan Golan. A Rothschild, les gens discutent, lisent, mangent, tentent désespérément de trouver un point d’ombre, et se préparent pour le soir. Un des professeurs de Tomer apportent au petit groupe une salade, une dame dépose deux brioches sur la table, pour shabbat, du Hala est distribué. Toute la journée, les gens viennent : le boulevard Rothschild est devenu le centre névralgique d’une ville qui se sent rentrer dans l’Histoire. Les passants s’arrêtent, prennent des photos, étonnés que des gens puissent vivre au milieu de la circulation, sur l’une des plus grosses artères de la ville. Des voitures klaxonnent, en signe de soutien.

Les visages de la révolution

Le camp est un puits d’ingéniosité et de propositions de vie alternative. Une parcelle du boulevard a été transformée en jardin : fleurs, plantes aromatiques poussent dans des bouteilles en plastiques ou dans le sol récemment labouré. Il y a un petit côté hippie dans toute cette organisation.

Des concerts improvisés ou organisés ponctuent la vie du camp. « 1, 2 many », un groupe de rock, chante en anglais sa fierté de provenir du Moyen-Orient. Des inconnus viennent proposer des chansons spécialement créées pour l’occasion, des chanteurs plus connus viennent apporter leur soutien au mouvement.

Certaines initiatives sont plus farfelues. Rotem (pas le même que celui de mon campement) a commencé un dessin il y a quinze jours. Son objectif est de finir la feuille avant la fin du mouvement. « Ce dessin représente une pyramide inversée. – De quelle pyramide tu parles ? – Toutes. » On trouve aussi les fameux ateliers massages, même si l’enthousiasme des débuts a un peu passé. A la manière des tentes, habitations éphémères, l’organisation du campement n’est pas pérenne et évolue en fonction des envies, ou des déconvenues. Une cuisine a longtemps existé sur Rothschild, offrant gratuitement de la nourriture aux campeurs et à qui voulaient, et ce grâce aux nombreux dons des entreprises environnantes, d’une grande marque de sandwichs ou de dons privés. Mais la cuisine a attiré tous les clochards de la ville, et il a fallu la fermer.

Une des créations les plus originales provient d’un artiste français. JR, qui se considère comme « un photographe et un imprimeur », est spécialisé dans l’affichage photographique sauvage et à grande échelle. A Tel-Aviv, il a mis à disposition un camion un peu spécial : à l’intérieur de ce camion, rien de plus qu’une cabine à photos d’identités améliorée.

Le génie a lieu à l’extérieur, car une fois prise, la photo est imprimée sur une large feuille de papier, d’environ 1 mètre sur 1 mètre 50 : à vous alors de la coller où bon vous semble. Les photos en noir et blanc, visages de la révolution, n’ont pas tardé à recouvrir les murs du boulevard Rothschild et des environs. Dépassé par l’engouement, JR et la vingtaine de bénévoles, passeront alors à la vitesse supérieure, prenant en photo quiconque le désir, l’image étant ensuite imprimée sur un panneau de bois. La manifestation verra dès lors fleurir, en plus des habituelles banderoles, le visage de manifestants ordinaires.

Le lendemain de la manifestation, les gens commencent à replier leur tente. Seuls trois personnes sur la dizaine que compte le groupe ont dormi à Rothschild. Inbar rentre dans son village, à côté de Jérusalem.

« J’ai passé l’un des meilleurs étés de ma vie, mais maintenant je dois rentrer chez moi, me mettre à travailler. Je pense que la manifestation d’hier a montré la force de notre détermination ; rester sur Rothschild ne sert plus à rien. »

Dans sa voix, on sent de la nostalgie, de la fierté, mais aussi de la fatigue. Dormir pendant 2 mois au milieu d’un boulevard l’a épuisé, comme les autres campeurs, par l’absence du confort, de douche, de toilettes, d’intimité. Elle n’est pas la seule à partir : les tentes sont rangées les unes après les autres sur Rothschild à Tel-Aviv, comme sur King George à Jérusalem. Reste l’inconnu de savoir si tout ça aura servi à quelque chose. Si le gouvernement écoutera leurs revendications. Inbar a décidé de laisser sa tente sur place. « Pour venir visiter les gens du camp. » Et peut-être aussi pour croire encore un peu que son engagement aura été utile.


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