Le prix à payer, ou l’inflation de la violence ?

Avec la perspective du 23 septembre, les yeux sont tournés vers les implantations illégales. Et sur certains de ses activistes les plus extrêmes. Retour sur le phénomène du « prix à payer ».

Mercredi 7 septembre, peu avant le lever du jour, une base militaire israélienne est attaquée, à l’extérieur de l’implantation de Beit-el. Non pas par des arabes en colère, ou des activistes terroristes proches du Hamas ou du Hezbollah. Pour la première fois, un camp militaire et 13 jeeps qui y étaient garées sont vandalisés par des Israéliens, juifs. « Ceci est un crime abominable, dirigé directement contre les commandants et les véhicules, dont la mission est de protéger les vies des Israéliens en Judée-Samarie » [la Judée-Samarie est appelée en France Cisjordanie, NDLR] déclare alors le Premier ministre Benyamin Netanyahou dans un communiqué. Sur les murs de la base : des graffitis explicitant cet acte, protestant contre le démantèlement de 3 avant-postes à Migron, en Judée Samarie. Ce genre d’attaques est appelé en Hébreux « Tag Mehir », traduit en français par l’expression : Le prix à payer.

Une mosquée vandalisée - AP/Majdi Mohammed

Une politique de représailles systématiques, une application de la loi du Talion – le fameux « œil pour œil, dent pour dent ». La destruction d’un avant-poste, le démantèlement d’un village, d’une implantation (appelée en France colonie) par le gouvernement entraine infailliblement une réponse violente de certains habitants juifs les plus extrémistes. Jusqu’à présent, les attaques étaient ciblées sur les villages arabes voisins, en particulier les mosquées, qu’elles soient brûlées ou vandalisées.

Mais pas cette fois. Assiste-t-on à une escalade de la violence ? Une radicalisation des attaques ? Non, réponds le porte-parole de la police israélienne qui, s’il admet, dans son verbiage procédurale, que de « nombreux événements se sont tenus dans une très courte période de temps », il refuse de parler d’aggravation du phénomène. En quelque sorte, l’accumulation d’attaques tiendrait plus de la coïncidence que d’une planification méthodique.

La main invisible du « prix à payer » pose néanmoins de nombreuses questions sur l’origine et le statut du mouvement. Et les réponses varient en fonction des interlocuteurs. « Des anarchistes » selon le Rav Shlomo Aviner, rabbin francophone de l’implantation de Beit-El. Des « vandales » selon les journaux. Ce qui est sûr, c’est que tout le monde est d’accord pour dire qu’il n’existe pas un « mouvement » du « prix à payer ». « Il n’y a pas de structure formelle, pas d’organisation » explique Schmouel Sandler, professeur de sciences politiques, spécialiste des questions démocratiques et de citoyenneté à l’université Bar-Ilan. « Ce sont des cas isolés, ce n’est pas un mouvement » renchérit Itama Ben-Gvir, conseiller à la Knesset et surtout connu pour ses positions à l’extrême droite de l’échiquier politique israélien. Pas de « mouvement » donc, mais un passé commun.

Hippies, sionistes et intégristes

Pour comprendre ces exactions, il faut en effet revenir quelques années en arrière. Après 1967 et la guerre des Six-Jours, Israël étend grandement sa superficie, prenant à l’Egypte le Bande de Gaza et le Sinaï, à la Syrie le Golan et à la Jordanie les terres de Judée-Samarie (la Cisjordanie) et Jérusalem-Est. Soutenus par l’Etat, entre autres par le biais d’importants avantages financiers, de nombreux juifs partent peupler les nouveaux territoires pour y créer des villages : les implantations. L’idéal d’une vie communautaire plus proche de la nature se mêle à un militantisme sioniste radical.

Havat Gilad, avant-poste en Samarie - P.I.Lurcat

A cette première génération en a succédé une seconde, appelée en Israël « les jeunes des collines ». Tout comme leurs parents ou leurs grands-parents, ils sont sionistes, et souvent très religieux, justifiant le concept d’implantations au nom du Grand Israël bibilique, la Terre promise au peuple juif il y a près de 4000 ans. Mais une différence est notoire : la seconde génération ne possède pas l’appui du gouvernement. Agriculteurs, bergers, la plupart ont quitté le toit familial très jeune par idéalisme. L’effigie de Meir Kahane, rabbin extrémiste assassiné à New York en 1990 et un des personnages inspirateurs des jeunes des collines, est souvent déployée.

Le Rabbi Meir Kahane. Un de ses sympathisants porte un t-shirt à l'emblème du Kach, un parti interdit en 1994

Les « Mahazim » c’est à dire les avant-postes construits à l’extérieur des implantations sont jugés illégaux par l’Etat, et donc détruits par l’armée. En hauts des collines, dans des habitations vétustes, souvent sans eau ni électricité, ces jeunes gens, à la fois hippie, et sionistes intégristes – ce que Sandler appelle le « post sionisme de droite » – défient ouvertement l’Etat. Par convictions religieuses et nationalistes. Et certains d’entre eux en viennent à la violence : le prix à payer.

Quand les poissons quittent le banc

Cette politique est mentionnée pour la première fois publiquement par Itaï Zar dont le frère a été tué dans un attentat, en juillet 2008 : « A chaque fois qu’il y aura une évacuation, qu’il s’agisse d’un bus, d’une maison ou d’une caravane, nous répondrons. » Une déclaration publique inhabituelle puisque les activistes du « prix à payer » sont plutôt connus pour leurs discrétions. Il existe une métaphore que reprend à son compte le professeur de l’université de Bar-Ilan : les gens des implantations sont comme un ban de poissons de 300.000 personnes. Les activistes du Tag Mehir, lorsqu’ils procèdent à des exactions, sortent du groupe ponctuellement, puis rejoigne le ban, regagnant l’anonymat que leur offre la masse. Il est dès lors très compliqué de déterminer les responsabilités des attaques. De fait, il est même très difficile de dénombrer les activistes. « Je suis sur que même le Shin Beit [le service de renseignement intérieur israélien, NDLR] et Tsahal [l’armée israélienne, NDLR] ne savent pas combien de jeunes gens participent aux actions du prix à payer » dit Schmouel Sandler.

Après l’attaque de la base militaire, les jeunes gens du Tag Mehir sont même allés encore plus loin. Le lundi 12 septembre, une activiste de l’ONG « Peace Now » (La paix maintenant, NDLR) a été la cible du « Prix à payer ». Des graffitis ouvertement hostiles à Peace Now ont été découverts sur son immeuble et à l’intérieur même de sa cage d’escalier. Outre « Migron, pour toujours » et « Peace Now, la fin est proche », un graffiti appelait explicitement au meurtre de l’activiste. Des agissements  lourdement condamnables, qui rapprochent le Tag Mehir du terrorisme, sans qu’il le soit tout à fait. « Ils sont à la limite du terrorisme. Leur but est de créer la peur, la paranoïa dans la population et c’est exactement l’objectif du terrorisme. Mais ils ne sont ni assez nombreux, ni assez organisés pour qu’on puisse encore parler de terrorisme » explique Sandler.

La définition scientifique du professeur de sciences politiques est néanmoins différente de celle des gens qui habitent dans les implantations. Le rav Schlomo Aviner, qui vit dans une des implantations où sévit le « prix à payer », parle lui ouvertement de « terrorisme ». Tout comme le Shin Beit d’ailleurs. Dans un article de Ha’aretz paru la semaine dernière, le quotidien israélien révélait que le service de renseignement intérieur avait classé les activistes se reconnaissant sous le nom de « prix à payer » dans la catégorie de « groupe de terreur ».

Terroristes ou vandales, ils ne semblent en tout cas pas représenter le mouvement des implantations. « C’est une minorité infime, un phénomène totalement marginal » défend avec force Schlomo Aviner. « S’il existe un million de juifs nationalistes et religieux, je ne pense pas qu’il y ait plus de 100 jeunes du Tag Mehir. C’est un phénomène qui n’a pas de poids sociologique », dit-il encore.

« Le gouvernement est contre les juifs »

Itamar Ben-Gvir habite dans l’implantation de Hebron, dont il est le leader. Il évoque le sentiment d’abandon par l’Etat que ressentent les citoyens des implantations : « C’est très dur pour ces jeunes-là : tous les jours ils reçoivent des attaques des arabes. Et comme le gouvernement ne les soutient pas, ils ont dû prendre leur destin en main. » Selon lui, la réaction des jeunes des implantations est intimement lié à l’hostilité de leurs voisins : « Je vois les Palestiniens tous les jours, comment ils vivent, la façon dont ils reçoivent tout ce qu’ils veulent [les aides financières étrangères, NDLR] … Les médias légitiment souvent la cause palestinienne, alors que nous… nous voyons comment personne ne touche à leur maison alors que les nôtres sont détruites par notre propre gouvernement. »

Une amertume fermement corroborée par Barouch Marzel, leader du Front national juif, et ancien disciple de Meir Kahane : « Pourquoi les jeunes attaquent-ils les villages arabes ou les activistes des ONG ? Car le gouvernement israélien est avec les arabes, et contre les juifs. Il ne les écoute pas, ne leur apporte pas la justice, et ne fait rien contre les terroristes. »

Il va même plus loin : « Le peuple d’Israël est uni derrière les habitants des  implantations ». Ce qui explique pourquoi, selon lui, beaucoup d’Israéliens soutiennent les agissements du « prix à payer ». Itamar Ben-Gvir pousse même le raisonnement à l’extrême : les actes de vandalisme portés à la base militaire israélienne ne seraient le fait des jeunes du Tag Mehir : « Je pense que ce sont les soldats eux-mêmes qui ont saboté leur équipement pour exprimer leur désaccord face aux décisions de leurs commandants. » Une explication qui omet cependant un détail important : la présence des graffitis « Tag Mehir » peint partout dans la base.

La blessure du Goush Katif

Sans justifier le comportement des activistes du « prix à payer », Itamar Ben-Gvir comprend leur combat. Il faut savoir qu’en Israël, et bien évidemment plus particulièrement dans les implantations, le désengagement du Goush Katif, décidé et mis en place par Ariel Sharon en 2005, reste une blessure.

A voir ici : une vidéo d’un reportage de France à l’époque du désengagement (cliquer sur la photo)

Un soldat console un habitant dont la maison va être détruite - Nir Elias (Reuters)
Désengagement dans la douleur du Gush Katif - Hagai Aharon

Le Goush katif était une zone d’implantations israéliennes au sud-ouest de la Bande de Gaza : entre août et septembre 2005, environ 8.500 personnes, la plupart des agriculteurs et des maraichers, ont perdu leur maison et le fruit d’une vie entière de labeur. 6 ans plus tard, moins d’un quart des familles ont touché les fonds promis par l’Etat et pu reconstruire une habitation. Les autres habitent toujours dans des « caravillas », des mobil-homes temporaires (voir notre édition du 3à août au 5 septembre 2011).

Le prix à payer est donc une menace et un avertissement : si Netanyahou veut reproduire ce que Sharon a fait au Goush Katif « il y aura une confrontation sanglante » explique Sandler. Pour autant, est-ce que la résolution de l’Autorité palestinienne présentée à l’Onu le 23 septembre va multiplier les exactions du « prix à payer » ? Personne ne le sait vraiment. « Mais ce qui semble très probable, c’est que des éléments deviennent incontrôlables, des deux côtés [les extrémistes israéliens et palestiniens, NDLR] » explique encore Schmouel Sandler. Car si les jeunes des collines – qui sont prêts à tout pour ce qu’ils considèrent être leur terre – se radicalisaient en nombre, la sécurité d’Israël pourrait être mis en péril. Et le prix à payer serait alors très élevé.

Les interviews ont toutes été réalisées par téléphone. Un grand merci à Laure Elbaz pour sa traduction hébreux-français instantanée lors de l’entretien avec Itamar Ben-Gvir.

Cette article est paru dans l’édition du 20 septembre 2011 du Jerusalem Post – Edition française.

Pour plus d’informations sur le prix à payer et les jeunes des collines, un reportage fleuve et absolument passionnant d’Elisabeth Rubin à découvrir absolument : 

Girls at War


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