JR : Israéliens et Palestiniens en gros plans

 

Des portraits gigantesques sont apparus sur les murs de villes israéliennes et palestiniennes ces dernières semaines. Ils sont l’œuvre d’un artiste français, qui n’en est pas à son premier coup d’essai.

« La rue est la plus grande galerie du monde. » La phrase est signée JR, un jeune artiste français dont la véritable identité inconnue. Mais derrière ces mystérieuses initiales se cachent un des photographes les plus innovants de ces dernières années : pour preuve, il a ainsi gagné début 2011 le très prestigieux prix TED, qui récompense les « idées [qui permettent] de changer les attitudes, les vies, et au final, le monde ». A la clé : une généreuse bourse de 100.000 dollars. Mais aussi l’occasion pour l’artiste d’atteindre une audience mondiale.

Il y a quelques semaines, quand le mouvement des tentes de Tel-Aviv entamait son dernier baroud d’honneur et se préparait pour la « manifestation du million », les rues de Tel-Aviv ont vu surgir d’étranges visages, placardés par dizaine sur les murs de la Ville blanche. De larges portraits en noir et blanc de 1 mètre par 1 mètre 50. Des photographies en gros plan sur simple décor à pois qui n’ont pas tardé à faire parler d’elles. Derrière ces posters géants et anonymes se trouve JR.

Et le succès est fulgurant : début septembre, des queues de plusieurs heures s’allongent devant le petit camion garé au bout du boulevard Rothschild, centre névralgique du mouvement des tentes. Chacun veut se faire tirer le portrait – gratuitement en plus ! – et voir son visage rejoindre les autres. Sur les murs de la ville ou sur des pancartes au sein des manifestations, les photographies de JR sont en quelque sorte devenues un des symboles forts du mouvement : les visages de la révolution s’affichant fièrement dans l’espace publique.

Plus de 3435 portraits en moins de trois semaines

Cette initiative fait partie d’un projet plus global appelé « Time is Now, Yalla ! ». En Israël et en Palestine, JR et ses différentes équipes de bénévoles se sont lancés dans une mission cyclopéenne : photographier qui veut, imprimer ces photographies sur de larges posters et inviter les modèles à coller les portraits où bon leur semble. Depuis le 31 août, date de l’arrivée de JR et de sa troupe, 3435 portraits ont été réalisés. En sachant qu’il faut 5 minutes pour que chaque portrait soit imprimé sur sa gigantesque feuille de papier…

Slide-Show de quelques oeuvres de JR à Jérusalem

Pour suivre un tel rythme de production, JR a multiplié les lieux de prises de vue. Du côté israélien, un camion itinérant s’est arrêté quelques jours dans les villes de Jérusalem, Tel-Aviv, Haïfa, mais aussi des villes plus petites comme le Kibbutz Givat Chaim Ichud. Du côté palestinien, deux photomatons, un à Ramallah, et l’autre à Bethlehem ont été installés.

Lorsqu’on lui avait parlé début septembre, JR avait déclaré que l’important n’est pas forcément « pourquoi il fait ça », mais plutôt « ce que les gens en font, comment ils se réapproprient [ses] œuvres ». Et il faut croire que les œuvres de JR font travailler la créativité. Dans le camp de réfugiés d’Aida à Bethlehem, Munther Amira, un jeune palestinien, a eu une idée : afin de transformer ces photographies en un acte politique, il fait poser un groupe d’enfants du camp sous l’objectif de JR. Puis leur demande de peindre le drapeau des pays qui soutiennent la résolution palestinienne à l’Onu. Ils ont ensuite pris les posters et sont allés les coller sur la barrière de sécurité.

A Tel-Aviv, un groupe d’artistes israéliens tout de noir vêtu ont, eux, collé les photographies sur un pont, dans ce qu’ils ont appelé une « installation artistique apolitique ». Une façon d’atteindre les gens sans pour autant parler de politique ou d’opinions, déclare Maayan Iungman, une des participantes. « D’habitude, lorsqu’on traverse la rue et que l’on voit une énorme affiche publicitaire avec un mannequin refait sur Photoshop et plein de texte, on ne ressent rien. Mais de voir un visage immense, simple, sans mots, on ressent tout. Je suis vraiment persuadé que c’est la meilleure façon d’atteindre les cœurs ».

Juste du papier et de la glue

L’histoire de JR commence pourtant loin du Moyen-Orient et rien ne pouvait vraiment annoncer qu’il viendrait travailler dans cette partie du globe. Il tombe dans la marmite du graffiti à l’âge de 15 ans. A cette époque, avec ses potes, chaque rue est une excursion, chaque mur est un tableau potentiel. Après avoir trouvé un appareil photographique dans le métro, à l’âge de 17 ans, il commence à faire ses premiers collages sur les murs de la ville. Ses photos représentent alors surtout ses amis en train de graffer. Nous sommes alors en 2000. Afin de leur donner des copies des photos prises avec son appareil automatique (nous sommes alors loin de la démocratisation du numérique) JR photocopie ses photos. Voilà pour le noir et blanc, et voilà aussi pour le papier, deux éléments qui le suivront dès lors.

En 2005 c’est l’explosion des banlieues françaises. Certaines photos de JR, collées plus d’un an plus tôt, servent de toile de fonds aux affrontements entre jeunes et policiers. L’artiste a alors l’idée de retourner aux Bosquets, Clichy-Montfermeil, et de prendre en photo et en très gros plan les jeunes du quartier, en train de faire la grimace. Histoire de pousser la caricature politique jusqu’au bout.

C’est ainsi que nait le projet « 28 millimètres » [du nom de l’optique qu’il utilise alors sur son appareil photo, une optique qui force le photographe à être très proche de son sujet, NDLR]. Et JR commence à les coller partout à Paris. Ce n’est que du papier et de la glue, mais le symbole est là : les « voyous », débarquent dans la capitale. Les « casseurs » stigmatisés par les média et les politiques s’affichent à la barbe des pouvoirs publics en plein centre de Paris. A la manière des artistes du graffiti qu’ils photographiaient à ses débuts, JR défie l’ordre public, risquant à chaque poster affiché une amende de 750 euros.

JR en train de coller - Yonatan Sindel

Mais ses photos commencent à faire parler de lui. Il est engagé comme photographe de plateau pour le tournage de « Sheitan », avec Vincent Cassel et il finira même par être invité par la ville de Paris, et exposera lors de la nuit blanche ses posters géants sur les quais de Seine, ultime reconnaissance de son talent et première incursion dans la légalité, près de 10 ans après ses débuts !

« Fédérer des gens »

Après le succès de « 28 millimètres », JR se lance dans un nouveau projet, « Face 2 face », qui l’emmène pour la première fois en Israël et en Palestine. Des hommes et des femmes, Israéliens et Palestiniens, exerçant le même métier, acceptent ainsi de pleurer, de rire, de crier ou de grimacer devant son objectif. Les portraits réalisés sont collés face à face, dans des formats gigantesques des deux cotés de la barrière de sécurité.

Durant son discours prononcé après avoir reçu le prix TED, JR raconte une anecdote lourde de sens. Il est en train de coller, côte à côte, un conducteur de taxi israélien et palestinien, en plein cœur de Ramallah. Très vite, et comme d’habitude, la foule commence à l’entourer, et à lui poser des questions. « C’est un projet artistique, je colle le visage de palestiniens et d’israéliens côte à côte » dit-il.

Un grand silence se fait dans la capitale palestinienne. « Tu es train de coller le visage d’un Israélien, en train de faire la grimace, dans notre ville ? » demande l’un d’eux. « Oui, d’ailleurs vous pouvez me dire qui est qui ? » Ils ne réussiront pas à se mettre d’accord !

« Ma plus grande fierté, dans mes projets, c’est de fédérer des gens » explique JR. « Des gens d’ici avec qui je pars, des amis qui sont là depuis 10 ans, et avec qui on fait des projets mais aussi fédérer des communautés dans  lesquelles on va, car à chaque fois, on arrive sans autorisation et les projets se font au bon vouloir des gens » explique-t-il, avant d’ajouter : « C’est une chose de convaincre les gens, mais de les impliquer c’est le premier signe de la réussite de notre entreprise. »

Après le Moyen-Orient, JR s’est dirigé vers d’autres coins du globe, au Brésil, au Libéria, au Kenya et au Cambodge pour son projet « Woman are Heroes » dont le documentaire retraçant l’aventure a été projeté au Festival de Cannes. Avant de revenir en Israël et en Palestine en 2011.

Pense-t-il que sa venue a changé quelque chose ? Certaines de ses photos sont toujours visibles sur la barrière de sécurité, et puis : « Regardez la différence entre 2007 et maintenant : avant le mur était tout propre maintenant on dirait le mur de Berlin ! » pointe-t-il avec fierté. Ses photos ne changent pas le monde, mais elles peuvent changer la façon dont on l’observe. Car pour l’artiste, rien de tel que de se faire sa propre opinion.  En particulier quand il s’agit du Moyen-Orient : « Ca mérite de venir voir par soi-même. Ce n’est même pas déconseillé par le Quai d’ Orsay ! »

Arnaud Aubry

Pour plus d’informations :

Retrouvez toutes les photos prises à dans le cadre du projet « Time is now, Yalla ! » sur internet : www.insideoutproject.net/yalla/

[Article réalisé pour le JPost – édition française et paru dans l’édition du 4 octobre 2011. JR est à présent à Abu Dhabi et continue son tour du monde]


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