Le Printemps de Téhéran : Chronique d’une révolution ratée

 

La tendance en ce moment est au documentaire sur les révolutions du Moyen-Orient.  Avant « Tahrir – Place de la Libération » sur la révolte égyptienne qui sera sur les écrans le 25 janvier, et « ½ Revolution »sur le même sujet et sélectionné au Festival Sundance de cette année, voici que sort « Le Printemps de Téhéran – L’histoire d’une révolution 2.0 ».

On ne peut évidemment se plaindre de la recrudescence de ces films, tant le sujet est complexe, et l’avenir de notre monde intimement lié à ces révoltes populaires. Réalisé par Ali Samadi Ahadi, « Le printemps de Téhéran », film hybride, traite, comme son nom l’indique, du mouvement de révolte qui a touché l’Iran au moment des dernières élections présidentielles de 2009. Hybride car il apporte une innovation formelle : en plus des images d’archives et des interviews de spécialistes et de témoins des violences commises à Téhéran – c’est à dire ce que l’on s’attend à trouver dans un documentaire classique – le film propose de nombreuses séquences en dessins animés. Une animation que l’on doit à Alireza Darvish et qui donne au film une vraie esthétique singulière. L’utilisation des dessins animés permet une fictionalisation des événements, qui donnent du rythme, et permet surtout de nous emmener dans des endroits où aucune caméra n’est allée, en particulier la prison de Kahrizak où ont été perpétré de nombreux meurtres et séances de torture. On pense évidemment à « Valse avec Bachir », chef d’œuvre sorti il ya quelques années et qui avait lui aussi choisi le dessin animé, mais pour raconter la première invasion israélienne du Liban.

S’ajoutent à ces séquences animées les vidéos amateurs, prises le plus souvent avec des téléphones portables, et qui forment le témoignage principal du film, nous plongeant au cœur des manifestations, dans ce qu’elles ont de plus beau, de plus enthousiasmant mais aussi de plus tragique quand elles virent au massacre. On suit avec un intérêt grandissant, en même temps qu’un dégoût croissant, les événements des mois de juin et de juillet 2009 ; de l’espoir de la « vague verte », aux déceptions de l’élection, et jusqu’aux violences sans limites qui s’en suivent. On a tous en tête les images de ces Basidji, les hommes de la milice, lancés sur leur moto noir, traversant les foules de manifestants, donnant au hasard coups de matraques et de couteaux.

Le documentaire s’avère d’ailleurs assez neutre dans son approche des événements de 2009. C’est une critique en règle des violences commises impunément, et c’est un éloge du mouvement populaire, mais rien ou presque n’est dit sur Ahmadinejad ou Mir Hossein Moussavi, les deux principaux candidats à l’élection de 2009. Contrairement à ce à quoi on aurait pu s’attendre, le film ne se livre pas à une description dithyrambique de Moussavi, champion de la « vague verte », ni au portrait assassin d’Ahmadinejad, président sortant. Une des personnes interrogées – l’avocate Shirin Ebadi, Prix Nobel de la paix – dira d’ailleurs que tous les candidats de cette élection « sont les candidats du système » et que peu de choses les séparent. L’accent est mis sur la beauté de l’engagement populaire, l’idéal de liberté, et sur l’horreur de la répression, sauvage et cruelle, et sur le verrouillage des pouvoirs politiques.


Là où le bât blesse, c’est que le documentaire passe à côté de son sujet. On est loin d’une « histoire d’une révolution 2.0 », comme le promet le sous-titre. Hormis quelques tweets, inscrits sur fond noir, et le bruit de Bip Bip robotique qui revient à chaque séquence animée, pratiquement rien n’est dit sur ce qu’on a baptisé la « révolution Twitter ». Bien sûr il est expliqué que le scénario des passages animés, et en particulier les deux personnages principaux, a été écrit à partir des milliers de blogs iraniens qui ont décrit la révolution en direct… Louable dans ce qui est de la proximité avec la réalité, cette démarche reste tout de même un peu gadget, et n’apporte pas de vraie réflexion sur l’importance des technologies numériques et autres réseaux sociaux dans le développement de la révolution, et de son écho mondial. Dommage.

Surtout, rien n’est dit de l’influence du mouvement iranien sur le printemps arabe. Alors qu’on voit à l’écran l’échec d’une révolution qui se voulait pacifique et qui a été confronté à une répression gouvernementale d’une violence insoutenable, comment ne pas penser aux révolutions tunisiennes, égyptiennes et libyennes qui ont réussi ? Comment ne pas penser à la révolution en Syrie où les morts s’entassent sans que le pouvoir ne semble vaciller?  Le film aurait gagné en profondeur s’il avait tenté de tendre des ponts et d’expliquer les différences entre ces mouvements. Au lieu de cela, il se contente d’être un témoignage, nécessaire et au combien poignant, mais qui ne place pas le printemps de Téhéran en perspective. C’est à dire à la Genèse de la révolution des peuples arabes.

Arnaud Aubry

Voici la bande-annonce du « Printemps de Téhéran », au cinéma le 18 janvier :


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