Tahrir – Place de la libération : Histoire d’une dépossession

C’est tout un symbole. Le 25 janvier 2012 sortira au cinéma « Tahrir – Place de la Libération » du réalisateur italien Stefano Savona. Soit un an jour pour jour après la première manifestation ayant conduit à la chute de Hosni Moubarak. Et ce documentaire nous plonge la tête la première dans un des événements les plus importants de l’Histoire égyptienne moderne.

Rappel des événements : janvier 2011, des centaines de milliers de manifestants égyptiens, suivant le modèle de la « révolution de Jasmin » qui a fait tomber Ben Ali chez leurs voisins tunisiens, battent à leur tour le pavé, demandant la fin du régime autoritaire de celui qui est au pouvoir depuis près de 30 ans. Stefano Savona qui connaît bien l’Egypte – il a été archéologue dans une autre vie – saute dans un avion et débarque au Caire pour fixer sur pellicule l’histoire en marche.

Tout au long du film, le réalisateur tire le portrait des manifestants – il a également été photographe dans une autre vie. Les plans fixes sur des visages immobiles s’enchaînent. Des gens ordinaires, des gueules de révoltés, hommes et femmes, pauvres plus ou moins édentés, et même parfois riches, qu’ils soient professeurs ou à la tête de plusieurs magasins de téléphones portables. Sans commentaire, comme dans un Strip-tease, Savona laisse la rue décrire ce qu’elle vit. Et ça discute sec place Tahrir. De la Constitution, du type de gouvernement qu’il faudrait mettre en place, et de la Révolution bien entendu. Revendications principales ? Du travail pour la jeunesse. Et le départ de Moubarak. « Ils veulent qu’on parle de foot et qu’on soit endormi » déclare un manifestant porté par sa propre harangue. « L’Egypte mourra debout ! » hurle-t-il, alors que la foule qui l’entoure est électrisée par ce discours. Quand ils ne discutent pas, ils chantent, et scandent des slogans : « Le peuple veut la chute du régime ! » ou encore « Moubarak Game over ! ».

Stefano Savona – qui n’est pas un débutant puisqu’il a été primé pour plusieurs de ses travaux passés, dont « Plomb durci », un documentaire filmé à Gaza pendant la très violente riposte israélienne de l’hiver 2008-2009 – semble avoir poussé jusqu’à l’extrême le célèbre adage de Robert Capa : « Si la photo n’est pas assez bonne, c’est parce que vous n’êtes pas assez près ». Il a donc choisi d’utiliser en guise de caméra le fameux Canon 5D, un appareil photo numérique réflexe qui permet de faire des films, et qui est très largement utilisé dans la publicité ou les vidéoclips. Il l’a choisi pour sa taille, réduite par rapport à une caméra de documentaire, pouvant aisément le faire passer pour un photographe amateur, et donc éviter les contrôles intempestifs. Son utilisation donne des images superbes, en particulier la nuit, toujours entre le flou et le net, rendant à la perfection le dynamisme et le mouvement des foules.

Ennui et violence

Mais retranscrire avec fidélité le quotidien de l’occupation de la place à une conséquence majeure : il arrive que l’on s’ennuie. Un état que l’on partage d’ailleurs avec les manifestants, l’enchaînement des mêmes discours, des mêmes chants, devenant rapidement répétitif. La monotonie n’est en fait rompue que par la violence des affrontements. La caméra de Savona, presque toujours au ras du sol, au milieu de la foule, nous fait vivre un véritable huis clos au sein de la manifestation, nous fait ressentir l’excitation, la joie, mais aussi la peur et la souffrance. A certains moments apparaissent à l’écran des gueules cassées, défigurées, le T-Shirt plein de sang, victimes de la répression policière.

Ce parti pris de l’image au ras du sol a pour contre coup de perdre parfois le spectateur. Lors d’un affrontement majeur, on ne comprend pas trop « qui est avec qui », contre qui les manifestants se battent. Les pierres volent de toutes parts, dans la confusion générale. On finit néanmoins par deviner que des jeunes, payés pas le gouvernement, viennent créer le désordre. Chaque combattant se construit un casque de fortune, pour se protéger des jets de pierre. Rien cependant n’est fait pour se protéger des balles des snipers, cachés en haut des immeubles qui entourent la place. Alors que la nuit tombe, le combat semble interminable. Les femmes, à l’arrière, martèlent un rythme martial pour donner du courage aux hommes « au front ». Finalement, les combats s’arrêtent comme ils avaient commencé. Comme un affrontement absurde, personne n’a apparemment gagné. Parmi les nombreuses personnes rencontrées au hasard, Savona nous en montre deux principales : une jeune étudiante voilée et un jeune homme arborant le keffieh des palestiniens, poète à ses heures perdues. Lorsqu’on recroise ce dernier après le combat, il a un grand pansement rougi sur le crâne et marche désormais avec une canne. Subtilement, Savona s’appuie sur ces deux personnages anonymes pour nous représenter l’évolution du mouvement.

 Histoire d’une dépossession

Document précieux en tant que témoignage d’une révolution en marche, ce film est aussi et surtout intéressant dans ce qu’il dévoile la manière dont la révolution égyptienne a échappé à ses créateurs. Car on assiste à une véritable dépossession de ce mouvement aux profits des diverses organisations islamistes. Le film nous montre, au fil des nombreuses discussions des révolutionnaires, l’infiltration insidieuse des Frères Musulmans. Presque invisibles sur le terrain (on ne les voit qu’à un seul moment durant tout le film, brillants orateurs, dire « c’est vous les héros » à une foule ravie qu’on exalte son importance), les Frères musulmans sont cependant dans presque toutes les discussions. Le constat principal est le manque d’organisation. « Nous sommes une révolution sans leader » entend-on de la bouche d’une femme, préfiguration de la victoire finale des Frères Musulmans et de l’armée. L’expérience politique et la hiérarchie sont deux éléments qui manquent aux révolutionnaires, formidables force à débouter les tyrans, mais incapables de se mettre d’accord et de se structurer pour créer un « après ». La conclusion est évidente : il est plus simple de s’organiser pour lancer des pierres que pour reconstruire un pays.

Un an après le début de la révolution égyptienne, le constat électoral est d’ailleurs amer pour les manifestants. Les Frères musulmans et les Salafistes ressortent grands vainqueurs du scrutin électoral de cet hiver. Les premiers récoltent près de 50 % des sièges, et les seconds 25 % des députés. Ne reste donc aux très nombreux partis laïcs qu’à se partager un quart des sièges restant. Curieux résultat quand on pense qu’aucun de ces deux groupes n’étaient à l’origine de la révolution qui a renversé le gouvernement précédent, ni même très présent dans les manifestations.

A la fin du film, une jeune femme voilée hurle contre ses compagnons de révolution. Ils viennent pourtant de réaliser l’impossible : faire tomber Moubarak. Après une nuit de célébration, tout le monde s’apprête à rentrer chez soi. « Ne partez pas, le combat ne fait que commencer » déclare en substance cette jeune femme à une foule qui ne l’écoute qu’à moitié. Une déclaration prophétique, car on connaît la suite de l’histoire. L’armée va prendre en main le pays le temps que s’organisent des élections. Elections gagnées haut la main par les Frères Musulmans, avant que ces derniers déclarent dernièrement que l’armée restera en place jusqu’à l’élection présidentielle de l’été prochain… Des petits arrangements entre nouvelles élites qui laissent loin du pouvoir ceux qui se sont battus pour la révolution. Et qui s’en sont fait voler les fruits.

Arnaud Aubry

Voici la bande-annonce :


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