1er mai 2012 : Le pari de Marine Le Pen

Ca chauffe sévère en ce mardi 1er mai à Paris. Déjà parce qu’on n’avait pas vu le soleil depuis 1 mois. Et ensuite parce qu’on n’avait pas vu des mecs être aussi fiers de faire partie du FN depuis… depuis quand déjà ? 2002 quand Jean-Marie Le Pen avait atteint le second tour de l’élection présidentielle ? 1986 quand 35 députés frontistes avaient siégé à l’Assemblée nationale ? En tout cas longtemps quoi. Alors pour fêter ça, ils ont vu les choses en grands. Des dizaines de bus ont été affrétés pour amener les militants et sympathisants FN depuis la province, chacun arborant un drapeau bleu-blanc-rouge ou un fanion « Marine Présidente ».

« Sarko – Hollande – c’est pa – reil »

Dans le défilé – qui partait de la place du Palais du Louvre, qui passait devant la statue de Jeanne d’Arc place des Pyramides avant de se diriger vers la place de l’Opéra – les gens marchent par Confédération régionale, derrière leur banderole. Première réaction : le public est composé de jeunes, de vieux, de familles, enfin tout sauf des skins ou tout ce qui pourrait ressembler de près ou de loin à un faf. Comme en 2011, tout est fait pour donner l’image d’un parti bien implanté dans toute la France, normalisé, bien sous tout rapport. Les gens se prennent en photo dans le défilé comme s’ils étaient à un concert. La dédiabolisation dans son essence même.

Des jeunes, des vieux et même des hipsters à la manifestation du 1er mai de Marine Le Pen

« Jean-Marie sauve-nous ! »

Les slogans sont bien rodés, et très politiquement corrects. On sent qu’il y a eu du boulot de préparation dans chaque bus qui amenait les manifestants à Paris. « Mélenchon aux cochons ! », « Ni kebab, nu burger, vive le jambon-beurre ! » Le soleil commence à taper très fort alors que j’arrive place de l’Opéra. Un mec a tout prévu, il porte une casquette à pois du meilleur grimpeur… C’est vraiment ça l’ambiance : entre le « jambon-beurre », le Tour de France, le racisme ordinaire, on se croirait presque dans un camping du sud de la France. Quand Jean-Marie Le Pen monte sur scène (au son de Nabucco, comme à son habitude), la foule lui fait un triomphe. Devant moi, ça commente sec : « Ah bah il peut encore le Jean-Marie » effaçant ainsi les rumeurs de sénilité du menhir. Et c’est vrai qu’il est plus en forme que le soir du premier tour. Comme à son habitude, il profite du 1er mai pour parler de Jeanne d’Arc qui fête d’ailleurs ses 600 ans.

C’est lui qui ouvre le bal des discours aujourd’hui par respect pour son statut. (D’ailleurs seuls les Le Pen parleront) Quel statut : il incarne le Front. Plus qu’un leader, il en est l’âme. « Jean-Marie, sauve-nous » crie un homme à ma droite. Le Pen père n’est pas venu pour faire de la politique, ou pas vraiment. Son discours c’est de l’idéologie pure. La métaphore de Jeanne d’Arc est cousue de fil blanc mais fonctionne terriblement bien auprès des militants. Son cours d’histoire de France sert à expliciter le présent. « Le pays est donné à l’étranger par l’infâme traité de Troyes » nous explique JMLP. « Ça, ça n’a pas changé hein ! » souffle mon voisin de devant. De même quand M. Le Pen dit que c’est la « désinformation » qui a condamné Jeanne d’Arc. « Ca il faut le noter, ça, la désinformation, parce que moi j’y crois » me dit mon voisin qui a fini par remarquer ma présence. En même temps je dois être le seul type de son cercle de proximité qui crie pas « ouais ! » toutes les 10 secondes.

Pourquoi Jeanne d’Arc est-elle un personnage si commode pour la doxa frontiste ? Parce qu’elle incarne à la fois l’image de « sainte et de chef de guerre », ce qui rassemble nombres d’électeurs canal historique du Front, mais aussi car elle est le symbole de la résistance française à l’occupation étrangère. « Comme au temps de Jeanne, la France est aujourd’hui encore prête à disparaître […] son armée est aux ordres d’un commandement étranger […] » son territoire souffre « d’une occupation d’étrangers du tiers-monde ». On voit bien où il veut en venir. Et donc de conclure : « Certes Marine n’est pas Jeanne [c’est vrai que comparée une femme divorcée deux fois à la Pucelle serait un peu tiré par les cheveux], mais elle appartient à la longue lignée vieille de 2 millénaires qui protègent la France ».

Séance de pose devant la statue de Jeanne d'Arc

« Marine, on t’aime ! »

C’est vrai qu’on avait bien entendu des « Bruno » retentir à l’arrivée de Gollnisch sur scène. Ou, plus rarement, des « Florian » à l’intention de Philippot, jeune porte-parole de la candidate. Mais rien de comparable à l’effervescence suscitée par les Le Pen, Marine en tête. Il n’est pas rare d’entendre résonner « Marine on t’aime ! » Un véritable cri de groupies qui devaient sûrement hurler « Patriiick » dans les années 1980.

Donc la voici, la grande gagnante du premier tour. Marine Le Pen, la benjamine, a bel et bien repris le flambeau de l’entreprise familiale. Tout le monde attend sa consigne de vote, et il faudra attendre près de 50 minutes pour mettre fin au suspens. Tout au long de son discours, totalement orientée politique a contrario de son père, Marine Le Pen dresse le bilan de la campagne. Et elle est plutôt fière d’elle : « Fêtons notre extraordinaire réussite » dit-elle à la foule qui n’attendait que ça pour exploser. Une chose est sure, elle n’a pas choisi de faire de concession à son grand rival qu’elle a éreinté tout au long de la campagne : Nicolas Sarkozy demeure la cible principale de ses attaques. Morceaux choisis : « La cohérence de notre discours s’est imposé, malgré la grande entreprise de déstabilisation » … « Chez nous, pas de calcul, la politique, la vraie ! » … « ils ne projettent sur le peuple que leur médiocrité ». Avant de réinterpréter une phrase de Rousseau : « Jamais je ne corromps le peuple mais souvent on le trompe. » Le siphonnement des voix FN de 2007 n’est toujours pas passé, et on sent dans le discours de Marine Le Pen un petit goût de vengeance.

Son discours, intelligemment construit autour de quelques thèmes quelle va marteler pendant une petite heure, marche à plein avec son public. Les « dehors Sarko », mais aussi « larbins », « traîtres », « Sarkozy à la retraite », « Sarkozy en Hongrie » « à la guillotine » sont légions. Bref, ils ne lui font pas de cadeau. En fait on a l’impression que la seule personne que les militants haïssent plus que le président sortant, c’est Jean-Luc Mélenchon. A la mention de son nom, la foule s’emporte en une interminable répétition de « communistes assassins ! »

« Communistes assassins ! »

La stratégie de Marine Le Pen est celle de la Troisième Voie, si chère à Bruno Mégret (avant qu’il ne se fasse virer du Front) : ni droite, ni gauche, nationale. Et donc de comparer les deux finalistes à des « candidats à un entretien d’embauche pour un poste de gestionnaire » sous tutelle de Bruxelles. Ça fait rire tout le monde. « Nous parlions hommes femmes enfants angoisses et ils répondaient courbes ». Avant de passer aux choses sérieuses. Sarkozy ? Hollande ? Des futurs « bourreaux des peuples », « équarrisseurs du pouvoir d’achat ».

Même si elle attaque la gauche, les tirades contre Nicolas Sarkozy sont d’une violence rare. Pas bête, son intérêt est que le candidat de l’UMP perde la présidentielle afin que la droite implose et qu’elle se reconstitue autour d’un noyau dur formé par le Front National. Déjà les militants ont compris le message.  Certains scandent « A la pêche ! » D’autres encore « Abstention ! » Marine Le Pen se fait plus civique : « Je n’accorderai ni confiance, ni mandat à ces deux candidats. Dimanche, je voterai blanc ! »

L’objectif est clair : ce qui compte maintenant, ce sont les élections législatives. Toute la question, tout le pari de Marine Le Pen, est de savoir si elle peut réussir à emmener des candidats FN à l’Assemblée nationale, et ce sans la proportionnelle. De savoir si elle réussira effectivement à faire exploser l’UMP et à devenir le principal parti d’opposition (ce que même le fin stratège Bruno Mégret n’avait pas osé espérer puisque son objectif était de rendre le FN acceptable pour créer des alliances et l’amener au pouvoir). Grande question. La réponse sera dans les urnes le 17 juin.

L'homme qui me regarde vient de m'indiquer que je ne dois pas faire de photos. Dans ce grand drapeau, ils sont en train de récupérer des dons pour financer la campagne législative
L'homme qui me regarde vient de m'indiquer que je ne dois pas faire de photos. Dans ce grand drapeau, ils sont en train de récupérer des dons pour financer la campagne législative
Dans le creux du drapeau, des pièces, et surtout beaucoup de billets (dont quelques 50 €)

Arnaud Aubry


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