Le Lou et le Corbeau

[A l’occasion de la venue de Lou Reed au Palais de Tokyo ce lundi 12 novembre, je repost un reportage Gonzo publié initialement le 19 novembre 2009 sur le blog collectif Cul-Sec]
Mardi 17 novembre, 19h06, rue Martel, ruelle parallèle au Faubourg St Denis, Paris. Une petite centaine de personnes stagnent impatiemment devant une vitrine éclairée. Comme des moustiques l’été autour de la seule ampoule de la terrasse, s’approchant si près qu’ils finissent par brûler, parfumant l’air chaud et moite d’une odeur de cramé. Dans le public, le cheveu grisonnant et la joue mollassonne sont de rigueur. Un vieux rocker arbore fièrement son blouson de cuir noir, les cheveux longs louchant franchement sur le blanc. Des femmes en manteaux élégants, des hommes et leurs lunettes à verres progressifs. Dans le tas, un peu de chair fraîche. Trois filles en Converse, fumant ostensiblement leurs Marlboro Light, babillant dans leur sabir adolescent.
Tous patientent nerveusement devant la porte fermée de la Galerie Martel. C’est jour de vernissage, et les organisateurs son visiblement débordés. A un mec se plaignant de la cooptation proprement scandaleuse permettant à certains VIP de pénétrer dans le bastion inaccessible, le responsable de la galerie avouera son désœuvrement. Derrière la vitre s’étend une longue pièce rectangulaire aux murs blancs sur lesquels sont accrochés croquis et peintures de petits formats. Les serveurs installent sur la table centrale les plateaux d’amuse-gueules et une énorme meule de parmesan, débouchent les bouteilles de vin.Les longues minutes passent, l’attroupement grossit à vue d’œil ; tout à coup les regards se tournent vers le fond de la ruelle mal éclairée. Les pigeons s’envolent, les respirations se coupent, la circulation sanguine s’arrête provoquant fourmis dans les mains et malaises vagaux, les fleurs des champs interrompent leur bourgeonnement, au loin un enfant crie ! On voit s’approcher fébrilement une espèce de vieille dame, entourée de gardes du corps à vestes en velours et chaussures pointues.

Vain Dieu ! Ce que je croyais être une mamie engoncée dans un ridicule perfecto trop grand s’avère être Lou Reed. LE Lou Reed, du Velvet Underground, de Transformer, de Berlin, de Metal Machine Music.L’incarnation du New York interlope des années 60, de l’arty sérigraphié warholien. « Un des plus grands talents de sa génération» comme disait M6 à propos de M. Pokora. Aidé de ses acolytes endimanchés, ce bon vieux Lou traverse la foule, fixant intensément le sol pour éviter les regards. Les appareils photos brandis par les spectateurs cliquettent de partout, faudrait quand même pas manquer ça hein ! Ca va jazzer sur Facebook demain avec une profile picture de la sorte tiens ! « Pas de flash s’il vous plaît ! » sermonnent les organisateurs, comme dans un musée, pour ne pas abîmer le fossile. 

Le Corbeau

Alors que ce bon vieux Lou pénètre scandaleusement dans la galerie sans avoir fait la queue, il est temps pour notre reporter de s’intéresser à ce qui est exposé. « À l’occasion de la publication de The Raven de Lou Reed illustré par Lorenzo Mattotti aux éditions du Seuil, La Galerie Martel propose du 18 novembre 2009 au 9 janvier 2010 une exposition des œuvres originales, des dessins préparatoires et des pastels : un univers d’obsessions, de paranoïa, de fantômes, à la poésie noire et inquiétante » nous indique le dossier de presse.
Après avoir questionné mes compagnons de queue, on en apprend un peu plus. Lou Reed a enregistré en 2003 un album en hommage à Edgar Alan Poe appelé The Raven, référence à un des poèmes dudit Poe.Agacé par cette file d’attente qui n’avance pas, je tente ma chance autrement. Le titre de journaliste à Cul Sec n’étant malheureusement pas encore un sésame à l’efficacité redoutable, je suis obligé de faire ami-ami avec le type de l’entrée, tactique payante puisque je pénètre assez facilement dans l’antre. Enfin, facilement… au bout d’une demi-heure de queue et une bonne quinzaine de minutes de parlotte. Mais qu’importe, on y est !

Je me jette sur l’open bar tant qu’il est encore temps. Le serveur, un italien gominé qui pourrait très bien s’appeler Fabio, me resserre maintes (et maintes) fois de ce succulent Toscana. Tant et si bien que mes dents prennent la douce couleur pourpre, signe des soirées rigolotes. « Les tableaux sont jolis », déclame-je tout haut, ce qui ne veut rien dire, mais me permet d’engager la conservation avec une attrayante demoiselle. « Je trouve les dessins à l’encre de chine assez somptueux » déclare-t-elle, ce qui ne veut rien dire non plus, mais que voulez-vous, n’est pas Baudelaire qui veut. Force est de constater en tout cas que cette demoiselle est surtout là pour Lou Reed. Ça tombe bien, moi aussi.

Lou says

Pour approcher ce bon vieux Lou, il faut acheter son bouquin. 30 €, il ne s’emmerde pas, le bougre. Mais puisque l’information n’a pas de prix, et que nous ne pouvons décemment pas laisser nos chers lecteurs sans un entretien exclusif, je fouille nerveusement le fond de mes poches et trouve les quelques billets qui me permettront de rencontrer l’idole. 30€ dans ma main, j’attends mon homme.Derrière sa table, ce bon vieux Lou paraît bien frêle. Le visage tout fripé, les cheveux grisonnants, barricadé derrière son vieux Perf’ décoloré. J’éprouve un peu de peine à voir ce héros si décrépit, si vieilli. Enfin, c’est quand même Lou Reed, alors c’est tout tremblotant que je lui tends mon livre. « Hello ! » lance-je, innocemment.

Il lève la tête, et me dévisage à travers ces lunettes sales. Il se penche sur le livre et marmonne un « hi », las. Il bâcle sa signature, comme il a dû le faire des millions de fois dans sa vie : un L – un petit o – un petit trait – un R – un grand trait – un espèce de t. Voilà. « Thanks a lot ! » dis-je, un peu ému. Il relève la tête et me lance un ironique « you’re welcome ». Poussé par l’envie d’obtenir, pour les fidèles lecteurs de Cul Sec, un peu plus que ces banalités dérisoires, et certainement aussi poussé par ces nombreux verres de vin que je viens de m’enfiler à jeun, je lui lance : «How does it feel to be SO loved ? » (paroles de la coda de Beginning to see the Light). Cette fois sans me regarder, il me rétorque un sardonique « oh, it’s nice you know… ». Fin de l’entretien.Au-delà de l’affreuse banalité de ces paroles rapportées, c’est la stature de l’homme qui reste en mémoire. Un homme fatigué, ennuyé par ces dédicaces sans fin, ennuyé par ces adorateurs qui lui demandent un autographe sur la sempiternelle même pochette du premier album du Velvet qu’il a sorti il y a plus de quarante ans. Et surtout perdu dans cette galerie sans âme. Lou Reed est vieux, ces mains cagneuses sont vieilles, ses joues creusées sont vieilles. Le bonhomme a l’air de s’emmerder sévère. Il est loin le New York de sa jeunesse, les années affamées mais pleines de vie. Paris doit lui paraître bien morne, coincé dans cette galerie qui se fait un nom sur le sien, exposé en trophée par les organisateurs de la soirée, comme un objet bizarre et fascinant.
Et puis, il n’y a pas que ça : il y a quinze jours il est monté sur scène avec Metallica lors du 25ème anniversaire du Rock and Roll Hall of Fame pour massacrer Sweet Jane  !

Et puis il n’y a pas que ça : la rumeur veut qu’il fasse la voix de Malthazard dans le prochain long-métrage de Luc Besson Arthur et la vengeance de Malthazard !Une décadence tout ce qu’il y a de moins rock’n’roll. Un petit vieux qui regarde des dessins animés. Il n’était pas vêtu de chaussons ni d’un tricot en laine, c’est vrai, mais il n’était pas très vicieux non plus.

Alors que je rentrais chez moi, mon livre dédicacé sous le bras, un peu perplexe après cette rencontre somme toute décevante, j’ai rencontré un clodo que j’avais vu une fois à Pigalle, accompagné de son ami « le violoniste » toujours en costard de maquereau, qui imite si bien Jean-Paul Bébelmondo. Je leur ai dit que je venais de rencontrer Lou Reed ; ils m’ont dit qu’ils savaient pas qui c’était, et ils m’ont taxé une clope. Ça ne veut rien dire non plus, mais ça m’a donné envie d’écouter Satellite of Love.

Arnaud Aubry

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