La formation des militants : un enjeu secondaire pour les partis ?

© La Vie
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La formation intellectuelle et politique a quasiment disparu au sein des partis, qui privilégient les exercices pratiques plutôt que la réflexion. Un signe des temps ?

« L’important, ce n’est pas d’apprendre par cœur des “trucs” pour démonter l’argumentaire du FN, mais de réfléchir à la source de nos convictions, de notre engagement. Peut-être faut-il d’abord savoir pourquoi on ne vote pas nous-même Front national ? » Prononcé par un militant à la toute fin de   l’atelier de formation « Lutter contre le FN » se déroulant lors de l’université d’été du Parti socialiste 2013, ce témoignage est une exception. Il recueille d’ailleurs l’incompréhension totale des autres participants de l’atelier. « La majorité des militants souhaitent des ateliers pratiques », confirme Delphine Mayrargue, secrétaire nationale à la formation au PS. Ce qu’ils veulent, ce sont des techniques, des conseils pour être plus efficace en tant que militants.

Et, de fait, des initiatives très pratiques sont organisées durant ces universités d’été : à l’entrée de la salle pleine à craquer où va s’exprimer le ministre de l’Intérieur, Manuel Valls, sur le thème de l’extrême droite, des jeunes socialistes distribuent un petit fascicule intitulé Démasquons le FN avec cinq argumentaires contre le parti de Marine Le Pen pour les futures municipales de 2014. La veille, on apprenait aux militants à faire campagne sur Internet, en jonglant entre blogs, profils Facebook et comptes Twitter. Mais un constat s’impose : les universités d’été du PS n’ont en vérité d’« université » que le nom. Parmi les 50 ateliers ou tables rondes en séance plénière, beaucoup de discours, plusieurs ateliers sur des thématiques aussi variées que  l’agriculture, les nouvelles technologies, ou encore la Chinafrique – au passage, toutes les thématiques imaginables sauf la religion et la laïcité… Mais l’ensemble se résume à des « présentations des orientations de la politique du gouvernement », assorties d’un petit peu de pratique, et puis c’est tout ! La question de la formation intellectuelle et politique semble bien avoir disparu de l’agenda. Même si Delphine Mayrargue assure que « la formation, l’éducation populaire sont des enjeux identitaires de la gauche », et que Frédéric Léveillé, secrétaire national adjoint à la formation, estime que le nombre d’interventions officielles de formation au sein du parti a été quatre fois plus important ces 10 derniers mois que lors des quatre années passées.

 

Pour Flora Mansiet, le militantisme a commencé en février 2012. La jeune Parisienne, qui a alors 19 ans, s’engage pour soutenir Nicolas Sarkozy. Elle passe la porte du bureau de l’UMP du XIIIe arrondissement parisien avec une amie. Aussitôt, on l’envoie faire son « premier marché ». Pour un militant, qui se différencie d’un simple adhérent par sa participation active au sein d’une organisation politique, le marché, où l’on distribue des tracts et où l’on aborde les « vraies gens », est une épreuve parfois brutale. L’étudiante en histoire ne s’en formalise pas : « De toute façon, la meilleure formation se fait sur le terrain. » « Les autres militants nous ont expliqué comment ne pas passer trop de temps à discuter avec chaque personne que l’on rencontrait sur le marché. Surtout, ils nous ont précisé qu’il ne fallait pas prendre les réflexions pour nous. » Débuter dans le militantisme peut être ingrat, entre les refus de prendre le tract, le simple mépris ou les insultes. Quelques semaines plus tard, « quelqu’un de l’extérieur [du parti] est venu nous voir pour nous apprendre à communiquer, avec des jeux de rôles ». Un peu de pratique, du pragmatisme, et pas du tout de théorie, voilà le programme.

 

Pour Habib Shoukry, délégué Jeunes Actifs UMP de la 10e circonscription de Paris (XIIIe et XIVe), les choses sont claires : « La formation intellectuelle, ce n’est pas la priorité. L’objectif n’est pas tant de produire des idées innovantes que de faire remonter des problèmes que l’on constate sur le terrain et de répondre pratiquement aux riverains ». Jonas Haddad, secrétaire national de l’UMP en charge de l’entrepreneuriat des jeunes, va plus loin : « Dans les partis attrape-tout comme l’UMP et le PS, il y a moins de formation car il y a moins de réflexion de groupe. » Il explique même qu’à l’UMP il ne pour- rait pas y avoir de formation approfondie sur un sujet comme le libéralisme car, « le parti étant formé de plusieurs sensibilités, cela ne plairait pas à tout le monde. » Au-delà du problème de cohérence politique inhérent à l’UMP, la formation théorique ne semble donc être souhaitée ni par les cadres, ni par les militants.

 

« La fin de la formation au sein des organisations politiques va de pair avec un phénomène sociologique, explique le sociologue Erwan Lecœur. Ces partis [d’EELV à l’UMP] ont un public formé ailleurs. Les militants sont des CSP +, avec un niveau de bac + 5 à bac + 7. Au PS, à EELV, ce sont fondamentalement des petits bourgeois intellectuels, convaincus de déjà tout savoir » et qui, par conséquent, refusent d’être formés. Mais les diplômes n’ont rien à voir avec la capacité à avoir une pensée politique et à analyser la société. « Le niveau d’éducation, de formation augmente, mais le niveau de conscience politique diminue », analyse Laurent Bouvet, professeur de sciences politiques à l’université de Versailles-Saint- Quentin. Pour lui, la fin de la formation « va avec la disparition de l’idéologie : c’est devenu quelque chose d’incongru. Les militants adhèrent mais n’ont pas de contraintes, ils pensent plus librement, ils peuvent avoir leurs propres idées. » Du coup, ils grappillent, « font leur marché parmi les partis poli- tiques », comme l’expliquait récemment Erwan Lecœur dans la revue Esprit.

« J’ai été à la Ligue communiste révolutionnaire (LCR) de 1964 à 1994, se souvient le socialiste Gérard Filoche. J’ai assuré la formation pendant 20 ans, et là c’était nettement plus intense ! L’été, je faisais huit semaines de formation : je prenais 100 militants, et on faisait de l’histoire, de la théorie. Au PS, c’est davantage lié à l’actualité, alors qu’à la Ligue, on parlait de théories économiques, des salaires et des profits, du capital et de la Révolution française, de la Révolution chinoise, de Mai 1968. » Même s’il ne regrette pas la formation de la LCR, Gérard Filoche s’inquiète de la disparition de la formation théorique : « Sans théorie, pas de pratique militante. Sans théorie, on n’est rien. » Même son de cloche pour Robert Rochefort, vice-président du Modem, qui explique que les militants sont « probablement moins formés sur les racines de leur engagement, en particulier sur l’histoire de leur parti. Je regrette que beaucoup de militants activistes ne sachent pas ce qu’est le centre, loin du cliché du centre mou. »

Mais au fait, ce déficit de formation est-il vraiment grave ? Simone Weil dans sa trop ignorée Note sur la suppression générale des partis politiques (publiée pour la première fois en 1950) expliquait : « Les partis parlent, il est vrai, d’éducation à l’égard de ceux qui sont venus à eux, sympathisants, jeunes, nouveaux adhérents. Ce mot est un mensonge. Il s’agit d’un dressage pour préparer l’emprise bien plus rigoureuse exercée par le parti sur la pensée de ses membres. » Moins de formation égale moins de formatage ? « Que les cadres aient un esprit critique, on ne pourrait pas s’en plaindre, c’est vrai », admet Erwan Lecœur. Mais la question n’est pas là : « L’éducation populaire, qui existait dans les partis, dans les syndicats, les mutuelles, permettait à ceux qui ne sont pas des CSP +, à ceux qui n’ont pas un bagage scolaire très important, d’avoir la formation nécessaire pour avoir un rôle au sein du parti. C’est de moins en moins le cas, ce qui fait que seuls ceux qui sont les mieux formés à l’extérieur du parti peuvent imposer leur vision du monde. »


Au Nouveau parti anticapitaliste (NPA), « l’héritier » de la LCR, la formation reste « un élément fondamental de la démocratie » comme l’explique Patrick Le Moal, membre de la commission nationale de la formation de ce parti. « L’essentiel est théorique, avec de l’histoire des luttes et du mouvement ouvrier, de la sociologie. On traite également les questions d’actualité, que ce soit le droit des femmes, l’immigration, l’écologie ou encore l’Égypte. » Il tient néanmoins à dissiper un fantasme : « Il n’y a plus de lectures obligatoires à la LCR ou au NPA depuis 20 ans ! » Patrick Le Moal avoue en tout cas observer sur le terrain « un affaiblissement politique. Les militants répètent ce qu’on leur a dit de dire. » La crise de la formation politique serait emblématique de la prééminence de la forme sur le fond. La communication et les éléments de langage remplacent la connaissance et l’analyse, que ce soit au sein des partis mais aussi dans la société entière.


Un autre parti mise cependant beaucoup sur la formation : le Front national. Son vice-président, Louis Aliot, numéro deux du parti et compagnon de Marine Le Pen, occupe même le rôle de « chargé de la formation et des manifestations », ce qui donne une indication sur l’importance accordée au sujet au FN (qui n’a pas souhaité répondre à nos sollicitations). Le parti investit massivement dans la formation de ses militants (cf le reportage très intéressant de Salomé Legrand de FTVi qui était à l’Université d’été du FN à Marseille les 14 et 15 septembre 2013) pour plusieurs raisons. Sociologiquement, les militants du parti d’extrême droite sont ceux ayant le bagage scolaire le moins important et la CSP la moins haute. Ils sont donc moins formés que les autres à l’extérieur du parti. Ensuite, le FN n’est pas (ou pas encore) un parti de cadres, avec un maillage local très important : former ses militants est donc crucial pour leur apprendre à communiquer avec les électeurs, les médias locaux, et ainsi légitimer leur candidature et leurs engagements, en vue des prochaines élections. Et ça marche. « Sur le terrain, ce sont eux les meilleurs », constate sobrement Erwan Lecoeur.

 

Arnaud Aubry

 

Cet article est paru dans le numéro 3548 de La Vie, paru le 29 août 2013.

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