Education : Finis mes échecs en maths

EDUCATION : FINIS MES ECHECS EN MATHS

Crispation, incompréhension totale : les maths nous plongent souvent dans une perplexité abyssale, comme le montre le film d’Olivier Peyon, Comment j’ai détesté les maths. Mais rassurez-vous, il existe des solutions.

(Version PDF à télécharger ici)

« De toute façon au collège, j’étais nul en maths. » Qui n’a jamais entendu cette phrase chargée de fatalisme, voire parfois d’une certaine fierté ? « Trop abstraite », « inutile », ou bien « terrorisante », la science d’Euclide, Pythagore et Cédric Villani est souvent affublée de noms d’oiseaux pas très affectueux. Le phénomène est tellement courant que c’est comme si être mauvais en maths était devenu… normal. Emma est en troisième et elle « déteste les maths ». Pourtant, en classe de cinquième, la collégienne affichait 18 de moyenne dans cette matière. Cette année, avec un autre professeur, Emma est passée en-dessous de 11, un résultat jugé décevant pour cette élève brillante. « Emma s’est mise dans la tête qu’elle était nulle en maths, observe Véronique Polin-Néron, sa mère. Jusqu’alors elle n’avait aucune difficulté. J’ai l’impression qu’elle fait un blocage. » Crispation, détestation, incompréhension totale, les maths peuvent entraîner des réactions très violentes, comme le montre le nouveau documentaire d’Olivier Peyon Comment j’ai détesté les maths, au cinéma le 27 novembre 2013.

Un système de notes à revoir

Comme de nombreux enfants en difficulté, Emma « travaille régulièrement et normalement », confirme sa mère. Le manque de travail n’est évidemment pas la seule explication à de mauvais résultats. Anne Siety, psychopédagogue en mathématiques, est d’ailleurs sans ambiguïté : « On pense souvent que les mauvaises notes s’expliquent par le manque de travail. Or c’est beaucoup plus compliqué que cela. » Pour Stella Baruk, professeure de mathématiques, spécialisée dans les élèves en difficulté, et auteure de nombreux ouvrages, dont Échec et maths (Seuil), une des raisons du blocage de certains élèves est l’omnipré- sence de la note reine. « Qu’importe que le professeur soit bienveillant ou non, un 5/20 est toujours une humiliation, qui peut bloquer psychologiquement les élèves. Entre l’absence totale de notes, et le rôle qu’elles jouent actuellement, il y a quelque chose à trouver. » Et Stella Baruk de citer l’exemple de l’école Maurice-d’Ocagne, dans le XIVe arrondissement de Paris qui se livre « dans son coin, à une expérimentation innovante ». Reprenant certaines idées développées par la chercheuse en pédagogie dans Comptes pour petits et grands (Magnard), les enseignants du CP au CE2 – un tournant majeur dans l’apprentissage des maths, selon Stella Baruk – ont cherché une nouvelle manière d’enseigner cette discipline. La notation n’est ainsi plus utilisée systématiquement. Chaque exercice sert à vérifier que l’élève a compris la leçon : s’il a fait une erreur, l’exercice sera retravaillé spécifiquement avec lui, sans passer par une note qui peut être stigmatisante. L’important pour Stella Baruk est de « travailler avec l’erreur, en supposer l’absolue normalité ». De com- prendre d’où provient le faux pas de l’élève, car « quand un enfant se trompe, cela ne signifie pas qu’il n’a rien compris, mais qu’il a compris autre chose », précise-t-elle.

© Théophile Trossat / Haytham Pictures
© Théophile Trossat / Haytham Pictures

Le manque de pédagogie

Lorsqu’il était plus jeune, Romain Roza n’avait pas franchement la « bosse des maths ». Le trentenaire se souvient de lui en collégien « fainéant », « pas passionné par l’abstrait ». D’ailleurs il redouble sa seconde – avec 3,5 de moyenne en maths… – mais finit tout de même par choisir la filière scientifique. Et là, c’est le déclic : grâce à « des professeurs exceptionnels, j’ai découvert que les maths, c’est facile ! » Au point que Romain, désormais, enseigne cette discipline ! Son parcours atypique lui fait percevoir certains problèmes : « Les enseignants ont toujours été de bons élèves : ils ne comprennent pas l’état d’esprit de ceux qui sont en difficulté et vivent une souffrance horrible. Une petite touche de psychologie dans la formation des maîtres ne ferait pas de mal », note-t-il. Autre limite : les futurs professeurs font « beaucoup de didactique et pas assez de pédagogie ». Ils savent parfaitement ce que les élèves doivent apprendre, mais sont parfois désemparés quant à la manière de leur faire passer des connaissances.

Donner du sens à la matière

Comment transmettre non seulement un savoir, mais aussi un goût pour la matière ? En commençant, par exemple, par expliquer à quoi peut servir cette science. Romain, qui donne des cours à l’École d’arts appliqués Duperré à Paris, y a affaire à une majorité de « bacs littéraires » qui n’a donc pas fait de maths depuis deux ans. « Beaucoup d’élèves ont un a priori négatif, ils pensent qu’elles sont inutiles, observe-t-il. L’étape la plus importante à franchir est donc de réussir à donner du sens à la matière, en montrant que les mathématiques peuvent être un outil de résolution de problème. » Faire comprendre en quoi elles peuvent s’appliquer à leur domaine de prédilection, à quoi elles servent en architecture ou en scénographie… Les élèves sont tout de suite plus motivés, et leurs résultats s’en ressentent. Un mercredi par mois, au lycée Clemenceau de Nantes, les volontaires, élèves et professeurs, se retrouvent pour le club de maths. Au pro- gramme : tours de magie et nœuds de cravates ! « Je n’essaie pas de rendre le cours attrayant gratuitement », explique toutefois François Sauvageot, le professeur de « prépa » qui anime le club. Pour cet enseignant iconoclaste, d’ailleurs peu convaincu par la capacité des outils numériques à renouveler la pédagogie, tout ce qui nous entoure peut servir d’entrée en matière aux mathématiques. « Au moment de l’élection des délégués de classe, je profite du vote pour attirer l’attention des élèves sur la place des maths dans la démocratie, par exemple via les sondages, qui nous permettent de réviser les statistiques et la façon dont ils peuvent, parfois, être mal interprétés par les hommes politiques… »

© Eric Garault / PASCO
© Eric Garault / PASCO

Un outil de sélection sociale

Comment j’ai détesté les maths, le documentaire d’Olivier Peyon (voir l’interview ci-contre), explore encore un autre aspect des mathématiques : leur fonction de sélection sociale. Il y a un cliché qui a la vie dure : la filière scientifique au lycée est la plus difficile. Il est vrai que le niveau demandé est élevé, mais le problème des élèves ne proviendrait pas seulement de la difficulté de la matière. D’après Patrick Trabal, ancien professeur de mathématiques dans le secondaire, devenu sociologue et universitaire, « l’enseignement des maths s’apparente en effet à la construction d’un ordre social » : ainsi, cette discipline serait vécue par certains élèves comme une autorité surplombante, avec ses règles, ses théorèmes, faits pour être appliqués sans qu’il soit jamais question de les critiquer, ou de les interroger. Un ordre qui poserait problème à plusieurs. Seuls ceux qui acceptent de se soumettre à ces règles réussiraient, ce qui ferait de cette matière un double facteur de sélection sociale.

Les maths touchent à l’intime

Aussi intellectuelles et théoriques qu’elles puissent être, les mathématiques touchent néanmoins à la sphère de l’intime. Véronique Polin-Néron, aujourd’hui méde- cin, avoue que son propre rapport aux mathématiques, quand elle était élève du secondaire, peut inconsciemment influencer sa fille : « J’ai décroché un Bac C mais j’étais moyenne. Je me rappelle encore très bien l’angoisse des devoirs à la maison. » La mère d’Emma va même plus loin : « J’appréhende de ne pas pouvoir l’aider si ma fille me le demande. » Les mathématiques créent parfois de véritables conflits entre parents et enfants. Pourquoi tant de crispations ? Parce que, dans l’esprit des adultes, la discipline « met en jeu l’intelligence supposée des personnes », note Stella Baruk. Interrogée par Olivier Peyon dans son docu- mentaire, Anne Siety conseille d’éviter avant tout de culpabiliser les enfants. L’auteure de Qui a peur des mathématiques ? (Denoël) évoque ainsi les enfants « qui cachent leurs mains sous la table pour compter sur leurs doigts… » Et d’assurer : « Pour moi, les mathématiques ont besoin d’un support physique. C’est ainsi que se construit la pensée abstraite. »De son côté, Romain Roza observe que « les maths prennent trop de place dans la vie familiale », et conseille autant que possible d’« éviter que ce soit les parents qui aident ». Une suggestion qui soulagera sans doute quelques adultes à qui les études de fonctions ou la géométrie n’ont pas laissé les meilleurs souvenirs de jeunesse.

Arnaud Aubry

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Cet article est apparu dans l’édition 14 novembre 2013 de La Vie. Une modification a été apportée à la citation d’Anne Siety : « Pour moi, les mathématiques ont besoin d’un support physique. C’est ainsi que se construit la pensée abstraite. » La deuxième phrase ayant remplacée  « Il ne faut pas en avoir honte. » dans la version originale.

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