Reza Aslan : l’historien qui a écrit sur Jésus (et qui s’avère être – aussi – musulman)

Il y a fort à parier que Reza Aslan savait où il mettait les pieds. Après tout, écrire un livre sur Jésus, « le personnage le plus important de l’Histoire de l’humanité » dixit Aslan lui-même, c’est à la fois s’assurer de très bonnes ventes, mais aussi de très nombreux détracteurs. D’autant plus si l’on s’attaque à une des questions qui fascine le plus depuis 2000 ans : qui était le vrai Jésus, l’historique ? Beaucoup de choses ont été dites à ce sujet et si Reza Aslan n’invente pas la poudre dans Le Zélote, paru aux Arènes, il a le mérite de raconter Jésus et la Palestine historique avec brio et pédagogie.

Peut-être cependant ne s’attendait-il pas à ce que ce soit sa Foi – c’est un ancien chrétien converti à l’islam – qui pose problème. « Vous êtes musulman. Pourquoi avoir écrit un livre sur le fondateur du christianisme ? » lui demandait encore et encore il y a près d’un an la journaliste de Fox News, interview reprise ensuite par de nombreux sites et qui ferait du Zélote un vrai succès de librairie et de son auteur la cible des… zélotes qui refusent que l’on touche à un cheveu – même scientifiquement – de Jésus Christ. Maintenant que le livre est sorti en France, des articles écrits par des personnes qui n’ont pas lu le livre fleurissent ici et là.  J’ai rencontré Reza Aslan il y a quelques semaines alors qu’il était en France pour faire la promotion de son nouvel ouvrage. Voici comment il dépeint (vraiment) Jésus et son époque.

Pouvez-vous décrire qui était le Jésus historique ?

Reza Aslan : Le Jésus historique était, pour le dire le plus simplement possible, un juif prêchant le judaïsme à d’autres juifs. Si l’on retire les Evangiles de l’équation, ce que l’on peut être certain à propos de Jésus c’est qu’il était pauvre, extrêmement pauvre, qu’il vivait dans un petit village au fin fond de la Galilée. Il était pieux, venait d’une famille nombreuse, avec au moins 4 frères et un nombre inconnu de soeurs. Il était probablement ce que la Bible appelle un “tekton”, qui est souvent traduit en charpentier même s’il était plutôt un maçon, quelqu’un qui va de village en village à la recherche de travail, ce qui le place très bas sur l’échelle sociale. ll était très probablement illettré, comme 96 à 98% de ses voisins, il n’avait pas reçu d’instruction, parlait araméen et peut-être un peu de grec. Et c’est à peu près tout ce que l’on peut savoir sur Jésus jusqu’à ce qu’il ait environ 30 ans. A ce moment-là, pour des raisons qui restent mystérieuses, il quitte sa famille et la Galilée et fait un très long voyage jusqu’aux berges du Jourdain pour rejoindre un nouveau mouvement.

Pourquoi décide-t-il de rejoindre Jean le Baptiste ?

Jean le Baptiste était le juif le plus connu de l’époque. Tout le monde le connaissait : les Romains, les pauvres, les riches. Il est donc certain que même dans le petit village de Nazareth, si ce n’est à Séphorris, la grande ville voisine, Jésus a probablement dû entendre parler de lui, des histoires à propos de ce personnage prophétique accomplissant ce rite complètement nouveau : le baptême ! Il y avait alors de nombreux rituels liés à l’eau, mais la façon dont Jean le faisait, une immersion unique qui vous purifie pour de bon, était novatrice. Plus important, Jean prêchait à propos de quelque chose qu’il appelait le Royaume de Dieu, ou le Royaume Céleste, des expressions inhabituelles à l’époque. Ce que Jean promettait, c’est qu’il allait, et ce grâce au baptême, reconstruire la nation d’Israël, racheter la Terre Sainte. Il ne faut pas avoir beaucoup d’imagination pour comprendre que quelqu’un comme Jésus, jeune homme, pieux, qui vient d’une famille pauvre mais a travaillé dans une ville pleine de gens riches donc qui comprend la division entre les riches et les pauvres, puisse être intrigué par cette idée. Il va donc rejoindre Jean et c’est à cette minute que commence le ministère de Jésus.

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Votre livre n’évoque pas que la vie de Jésus mais aussi et surtout l’époque durant laquelle il a vécu. Que connait-on de cette époque ?

L’époque du Second temple [qui est le lieu de culte le plus important du judaïsme] est une époque marquée par les tensions entre l’autorité du Temple [et les autres juifs]. Le Temple et l’autorité qui en découle est dirigé par les prêtres, seuls juges de la volonté de Dieu, et les seuls à avoir accès à Dieu, puisque le Temple, [plus particulièrement le saint des saints] est le lieu où l’esprit de Dieu littéralement demeure. Les prêtres ont de nombreux pouvoir dont celui de décider qui peut rentrer (et toujours pour un prix) ou non dans le Temple. [Si l’on ajoute à cela les sacrifices qui font partie intégrante de la pratique du judaïsme à l’époque] la caste des prêtres est immensément riche et influente. Pour beaucoup de juifs, en particuliers les plus pauvres d’entre eux, cette richesse – à laquelle il faut ajouter la collaboration des prêtres avec l’occupant romain – souille le Temple et toute la Nation. Un nombre de sectes commence à se former en réaction au Temple. Flavius Josèphe, le grand historien de l’époque, en compte 24, mais nous connaissons que les plus importantes : les Pharisiens, les Esséniens, et des individus comme Jean le Baptiste.

Jean a-t-il été l’influence principale de Jésus ?

Sans nul doute. Il est évident que Jésus a commencé sa vie publique en tant que disciple de Jean. La première action de Jésus est de baptiser, un acte qu’il emprunte de manière évidente à Jean. Même le terme Royaume Céleste ou Royaume de Dieu vient de Jean avant de devenir la fondation des enseignements de Jésus. Même son mouvement n’est peut-être simplement qu’une évolution de celui de Jean. Dans les Evangiles, les premiers suiveurs de Jésus étaient avec lui quand il était avec Jean. Etaient-ils les disciples de Jean avant de devenir ceux de Jésus ? Difficile à dire. Mais lorsque Jean a été capturé puis exécuté, la communauté s’est séparée. Les scientifiques sont divisés entre deux options : soit la communauté s’est juste désagrégée et certains ont suivi Jésus, ou alors Jésus est devenu le nouveau leader, et le mouvement de Jésus est simplement une évolution du mouvement de Jean.

A un moment de l’entretien vous avez dit, “si on prend les Evangiles sérieusement”. Les prenez-vous au sérieux ?

Pour prendre les Evangiles sérieusement, il faut comprendre que ce sont des arguments théologiques non sur ce que Jésus a fait mais sur qui Jésus était. Les Evangélistes croyaient déjà en quelque chose à propos de Jésus : ils ont donc écrit les Evangiles pour prouver leurs croyances. Ce qui ne veut pas dire qu’ils n’ont pas de valeurs historiques. Ils ont énormément de valeurs ! Il faut juste savoir comment réussir à extraire des petites pépites dans le texte. Par exemple on sait que l’Evangile de Marc est plus sûr que celui de Jean, car celui de Marc a été écrit dans les années 70 après JC alors que celui de Jean a été écrit vers 120. Bien sûr ce n’est pas infaillible. Si une histoire apparaît dans les quatre Evangiles elle est plus fiable que si elle n’apparaît que dans Jean, si elle apparaît chez Matthieu et Luc, mais pas chez Marc, alors elle est plus fiable, parce qu’elle provient probablement de ce que l’on appelle la source Q (une source hypothétique qui serait à l’origine des éléments communs chez Matthieu et Luc mais absents chez Marc et qui auraient été rédigés aux alentours de 50 après JC).

Vous décrivez alternativement Jésus comme un juif très pieux qui n’est pas un pacifiste, mais aussi comme un exorciste ou un rabbin… Quel était son vrai visage ?

Il était une personne très complexe et contradictoire. Il savait bien que la plus grande puissance que le monde ait jamais connu [Rome] ne quitterait pas la Terre sainte si on le lui demandait gentiment… Mais il savait aussi qu’elle n’allait pas être chassée par un groupe de paysans juifs armés de couteaux. Jésus avait vu ces révoltes se passer et être défaites, encore et encore.

Au contraire, il avait une attitude complexe : il savait que le Royaume de Dieu qu’il imaginait ne pourrait pas être mis en place sans l’usage de la force, mais il s’attendait à ce que ce soit Dieu qui se charge de la violence. Les seules Ecritures avec lesquelles il était familier étaient la Torah, et dans ce livre Dieu est représenté comme un combattant qui part à la guerre au nom des Israélites. Toutes les guerres qu’Israël a gagné l’ont été parce que Dieu à tué l’ennemi : Dieu fait tomber une pluie de feu depuis les Cieux, il tue les Cananéens, noient l’armée de pharaon…

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Les temps de Jésus de Nazareth étaient très troublés. De nombreuses personnes revendiquant être le messie ont émergé pour renverser le pouvoir, que ce soit l’autorité de Rome, d’Hérode ou du Temple : ils ont tous échoués et ont été oubliés. Pourquoi Jésus est resté dans les annales ?

Il y a deux raisons à cela. La première a à voir avec Jésus lui-même. Peu importe ce qu’il ait pu accomplir, ces enseignements sociaux étaient absolument révolutionnaires. Lorsque Jean parlait du Royaume de Dieu, il restait toujours très vague. Jésus l’a véritablement défini : il a décrit ce nouvel ordre mondial dans lequel les premiers seraient les derniers et les derniers seraient les premiers, les pauvres deviendraient riches et les riches pauvres. Et il n’évoque pas une grande utopie mais une réalité bien plus menaçante qui ne peut être décrite que comme le renversement de l’ordre social. C’était véritablement révolutionnaire et ce message social lui a survécu.

La deuxième raison, qui est la plus importante, est que les disciples ont réinterprété ce que sa propre identité de messie signifiait. Si vous êtes un juif du 1er siècle et que vous déclarez être le messie, vous sous-entendez que vous êtes le descendant du roi David et que vous allez réétablir son royaume sur Terre. Si vous mourrez sans avoir réussi, alors vous n’êtes pas le messie ! C’est tout ! Jésus aussi a echoué. Mais ses disciples, confrontés à ce problème et influencés par l’expérience extatique qu’ils ont eu de lui revenus d’entre les morts – peu importe ce que cela signifie, les suiveurs de Jésus, et c’est un fait historique, proclament avoir à nouveau fait l’expérience de Jésus peu de temps après sa mort  – ont décidé que si Jésus n’est pas le Messie selon la définition juive, alors c’est qu’il y a un problème avec la définition ! Et cela change tout : le Messie n’est plus une figure terrestre, et devient une figure céleste, le Royaume que Jésus était sensé établir n’est plus terrestre mais céleste et viendra à la fin des temps etc.

A la fin de votre ouvrage, vous évoquez la querelle entre Paul et Jacques, le frère de Jésus, concernant la direction que doit prendre le christianisme naissant. Selon vous, c’est la vision de Paul qui l’a emporté : est-ce que Jésus se reconnaitrait lui-même dans le christianisme ?

Si l’on exclut la Foi et que l’on ne fait référence qu’au Jésus historique, je pense que le concept même de Dieu fait homme serait si étranger pour lui qu’il ne pourrait même pas le comprendre. En 5000 ans d’écrits et de pensées juives, cette idée n’existe pas, c’est contraire à tout ce que le judaïsme représente.

On dit souvent qu’écrire sur Jésus en dit plus sur l’auteur que sur le Christ. Qu’est-ce que “Zélote” nous dit de vous ?

Pour être honnête, ce livre reflète davantage les gens qui ont été mes professeurs. Ce sont les Jésuites qui m’ont enseigné le Jésus historique : ils m’ont appris à lire la Bible, les Evangiles avec un point de vue critique. Les Jésuites sont profondément engagés en faveur de la justice sociale, et j’admets tout à fait que ceci a profondément influencé ma façon de voir Jésus. Et je pense que c’est une vérité historique !

Arnaud Aubry


4 réflexions sur “Reza Aslan : l’historien qui a écrit sur Jésus (et qui s’avère être – aussi – musulman)

  1. Bonjour et merci pour cette interview édifiante… de bêtise (pas vous, mais l’auteur)!

    Cet auteur qui nous dit très sérieusement: « Ce que l’on peut être certain à propos de Jésus c’est qu’il était pauvre, extrêmement pauvre, qu’il vivait dans un petit village au fin fond de la Galilée. Il était pieux, venait d’une famille nombreuse, avec au moins 4 frères et un nombre inconnu de soeurs. Il était probablement ce que la Bible appelle un “tekton”, qui est souvent traduit en charpentier même s’il était plutôt un maçon, quelqu’un qui va de village en village à la recherche de travail, ce qui le place très bas sur l’échelle sociale. ll était très probablement illettré, comme 96 à 98% de ses voisins, il n’avait pas reçu d’instruction, parlait araméen et peut-être un peu de grec. »

    Peut-on savoir où il a été pêcher cela ?!

    De mon côté, en simple amateure (mais exigeante et qui donne ses sources), j’ai commis une hypothèse sur un Jésus « prince hérodien » qui, non seulement, nétait pas illettré du tout mais était un prétendant tout à fait légitime au trône de Judée. Vous trouverez pourquoi ci-dessous (commentaires compris):

    http://magdala.over-blog.net/

    Merci pour votre travail en tous cas.

    1. Bonjour, je vous remercie d’avoir pris le temps de commenter cette interview. Voici comment Aslan aborde cette thématique dans son ouvrage (au début du 4e chapitre) : « Voici ce que nous savons de Nazareth au temps de la naissance de Jésus : le village offrait peu de travail à un charpentier. Après tout, c’est le métier que la tradition attribue à Jésus : tekton – menuisier ou charpentier -, même s’il convient de préciser qu’un seul verset, dans tout le Nouveau Testament, lui reconnaît cette compétence (Marc, 6,3). Si cette affirmation est exacte, alors Jésus, artisan travaillant à la journée, aurait appartenu à la fraction inférieure de la classe rurale dans la Palestine du 1er siècle, juste au-dessus des indigents, des mendiants et des esclaves. Les Romains employaient le mot tekton en lui donnant une valeur argotique pour désigner un paysan inculte ou analphabète, et Jésus était très vraisemblablement les deux ». Parmi ses sources, Aslan cite en fin d’ouvrage Ramsay McMullen, Roman Social Relations : 50 B.C. to A.D. 384, New Haven, Yale University Press, 1974.

      1. C’est moi qui vous remercie pour votre interview de qualité, qui change des papiers vite faits de ces derniers jours sur ce sujet.

        Je crois qu’il suffit de comprendre quel était le réel enseignement de Jésus: schismatique d’avec la Torah – mais pas avec tout l’Ancien Testament – élitiste: « si vous n’entendez pas c’est que vous n’êtes pas de Dieu » (Jean 8:47) et gnostique, pour se rendre compte que nous avons là au contraire un lettré qui a étudié la philosophie grecque et la psychologie humaine au niveau le plus pointu (la parabole du grain qui est une parabole sur l’égo/grain qui doit mourir pour que le Soi/épi naisse en nous, par exemple) et même certainement l’Avesta.

        Tout cela a déjà été étudié par nombre de chercheurs contemporains, donc ce « charpentier illettré » de Reza Aslan serait une insulte envers Jésus si ce n’était pas aussi ridicule. Désolée d’être aussi directe, mais on est en 2014 tout de même, et Internet devrait permettre à cet « auteur » de se documenter sur ces pistes…

      2. Bonjour Arnaud,

        J’ai regardé dans mon dictionnaire de grec ancien (Charles Alexandre, Paris 1850) ce que voulait dire exactement « tektôn ». Eh bien, si cela veut bien dire charpentier ou menuisier, au figuré cela veut dire « créateur ». On voit tout de suite que cela change la signification, car Jésus est bien considéré comme le fils du Créateur (Matthieu 13:55) ou même carrément comme l’incarnation de Dieu, le Créateur lui-même (Marc 6:3)…

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