Le Dark Net à la une du Parisien Magazine

 

Le Dark Net à la une du Parisien Magazine

Il y a le Web sur lequel tout le monde surfe, et il y a le Dark Net. Sur cet ensemble de réseaux cachés, rien de plus facile que d’acheter des produits illégaux. Nous avons tenté l’expérience.

Se procurer de la drogue, des armes ou des faux papiers… Il est aujourd’hui possible de commettre ces actes illégaux en ligne, sur le Dark Net (Internet obscur). Essentiel aux opposants des régimes autoritaires pour ne pas se faire repérer, ces réseaux dissimulés accueillent aussi dealers de drogue, pirates informatiques et autres hors-la-loi, qui échappent ainsi largement à la surveillance des autorités. Mais cette zone de non-droit n’est pas réservée aux pros de l’informatique. Il m’a suffi de quelques clics pour y acheter dix grammes de cannabis et un faux passeport, vite reçus sous plis discrets dans ma boîte aux lettres.

L’un des sésames vers ce Web secret tient en trois lettres : Tor. Ce logiciel, qui rend l’internaute anonyme et intraçable, n’a rien d’illégal. On le télécharge facilement et gratuitement. Il se présente sous la forme d’un navigateur Internet classique, à ceci près qu’il donne accès à des sites cryptés où s’échangent toutes sortes de biens et services interdits. Environ 40 000 adresses Internet en .onion, pas toutes consacrées à des activités illégales, seraient hébergées sur Tor, selon une étude de l’université américaine Cornell. Avant de plonger, il me faut un moyen de paiement. Sur le Dark Net, on règle en monnaie virtuelle, le bitcoin. S’en procurer n’est pas plus illégal ou compliqué que de télécharger Tor, juste un peu plus long. Sur le site français Bitcoin-central, cela m’a pris une dizaine de jours. Il faut montrer patte blanche (justificatif de domicile, relevé d’identité bancaire et carte d’identité), mais une fois le compte ouvert et approvisionné, à moi de jouer, sans risque d’être identifié.

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Tout s’achète, armes ou « popularité »

Direction les allées des supermarchés illégaux. Le plus célèbre s’appelle Silk Road. Fermé par le FBI en octobre 2013, il renaît quelques jours plus tard. Le site ressemble à n’importe quelle boutique en ligne. Des pages et des pages d’annonces, avec la photo de l’article à vendre, son prix et le délai de livraison… On y trouve de tout : médicaments, contrefaçon, faux papiers, et de nombreux biens numériques. On me propose ainsi un compte à vie sur le service de musique en ligne Spotify pour 3,66 euros, au lieu de 9,99 euros par mois, Netflix (streaming de films et séries) ou Brazzers (films X). Il est aussi possible de doper sa popularité sur les réseaux sociaux en s’achetant 1 000 likes à 20 euros pour sa page Facebook, des vues sur YouTube (15 euros les 10 000 vues), des abonnés sur Instagram et Twitter… J’ai pu consulter, sur d’autres sites, des annonces pour des pistolets Glock (1 490 euros), des revolvers SW9F  9mm de Smith & Wesson (650 euros) et même des tueurs à gages proposant leurs services pour 10 000 à 15 000 dollars. Difficile de démêler le vrai du faux. 

Mais sur Silk Road, ni armes, ni images pédopornographiques à vendre. Ici, le vrai produit d’appel, c’est la drogue. Cannabis, cocaïne, champignons hallucinogènes ou ecstasy, plus de 13 000 références sont disponibles. Y compris des produits exotiques comme les feuilles de coca ou le khat, une plante stimulante importée d’Afrique. Comme sur n’importe quel site d’e-commerce, les vendeurs vantent leur marchandise : « 5 g de speed non coupé », « 1 g de MDMA de première classe ». Certains offrent la livraison ou des échantillons, et les clients partagent leurs commentaires. « Très bon produit, livré en trois jours, emballage OK, je commanderai à nouveau », écrit l’un. « Excellent ! Et merci d’avoir envoyé des extra. Je repasserai commande, c’est sûr ! » se satisfait un autre. Avec le même état d’esprit participatif que sur le Web légal, certains forums regroupent tests qualitatifs de la drogue et recommandations des vendeurs les plus consciencieux. Des médecins donnent même des conseils aux acheteurs, comme le célèbre « Doctor X ». Fernando Caudevilla, de son vrai nom, répond à des questions sur la compatibilité entre les différents produits, ou bien sur les façons de soigner son nez abîmé par trop de cocaïne.

Quinquagénaire consommateur occasionnel de marijuana, Tom, un Canadien de Vancouver installé à Paris, s’approvisionne depuis un an sur Silk Road. « Je ne connais pas de dealer, explique-t-il, et j’ai passé l’âge d’acheter dans la rue au risque de tomber sur la police. » On peut toutefois se faire avoir sur le Net souterrain. Le 21 novembre 2013, le site Sheep Market Place a fermé soudainement, empochant au passage près de 100 000 bitcoins, soit 75 millions d’euros volés à ses clients. Les sites Atlantis ou Project Black Flag ont suivi le même chemin. Et il n’y a évidemment pas de service après-vente…

 

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Un sentiment d’impunité

Un repaire d’arnaqueurs, le Dark Net ? Afin de le savoir, il ne restait plus qu’à passer à l’acte. Pour acheter du cannabis, j’ai eu l’embarras du choix : origine afghane ou thaïe, cultivé « en serre », ou au contraire « sous lampe », en appartement… J’ai fini par commander dix grammes d’herbe « produite en intérieur » à un Français, pour 65,70 euros. Deux jours plus tard, elle était dans ma boîte aux lettres, dans un classique colis prétimbré, le vendeur n’envoyant pas de Colissimo pour moins de 100 grammes. Problème, le poids reçu est inférieur à celui annoncé, et il y a eu tromperie sur la qualité de la drogue. Alors que l’annonce promettait une teneur en THC (la substance active du cannabis) de 20 à 22 %, soit la moyenne de ce qui se vend en région parisienne, l’analyse demandée par notre magazine à un laboratoire toxicologique parisien montre qu’elle n’était en fait que de 14,1 %. Mais l’essentiel est ailleurs. Certes, j’ai enfreint l’article 222-37 du Code pénal sur « le transport, la détention, l’offre, la cession, l’acquisition ou l’emploi illicites de stupéfiants », mais je l’ai fait avec un sentiment d’impunité que je n’aurais pas éprouvé en achetant dans la rue. J’ai cliqué et reçu la drogue chez moi, emballée dans deux paquets en plastique très épais, le tout sous aluminium, sans risque que l’odeur ne trahisse le contenu du colis. Des vendeurs envoient même leurs produits dans des enveloppes siglées de grandes marques ou d’ONG, pour plus de « discrétion ».

 

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1 800 euros le passeport

Deuxième partie de ma mission, me procurer des faux papiers. Là aussi, le choix est large, mais à l’image de la clientèle massivement anglo-saxonne du Dark Net : beaucoup de cartes d’identité américaines, de permis de conduire australiens ou canadiens. Des papiers français, j’en ai trouvé, mais devant l’absence de commentaires et l’obligation de payer à l’avance, sans garantie de livraison, j’ai flairé une arnaque. J’ai donc préféré acheter un passeport danois, l’un des seuls documents européens vendus au moment de mon enquête. Sur Agora, un site accessible uniquement à des utilisateurs cooptés, il me suffit d’échanger quelques mails pour me mettre d’accord avec le vendeur. Il accepte de ne toucher que 50 % du prix à la commande, et le reste à réception. Frais d’envoi compris, il m’en coûtera 2 500 dollars (1 800 euros), soit environ 5 bitcoins au moment de l’achat. C’est le prix de la tranquillité : j’aurais pu trouver un faux passeport équivalent dans Paris pour quatre fois moins cher, à condition de contacter des individus louches et de payer en liquide. Il m’a suffi de décliner l’état-civil de mon choix et d’envoyer une photo – un montage de quatre visages différents réalisé à l’occasion de l’enquête – pour créer de toutes pièces un ressortissant de l’Union européenne.

Le colis illégal récupéré à La Poste

Le passeport mettra douze jours à me parvenir par lettre recommandée envoyée de Lituanie. Quand je signe mon reçu à la Poste, j’ai en main un colis dont le contenu, selon l’article 441-3 du Code pénal, vaut jusqu’à deux ans de prison et 30 000 euros d’amende. Selon Jean-Michel Brevet, chef du Bureau de la fraude documentaire à la Direction centrale de la police aux frontières (Paris), mon passeport danois est « une falsification par contrefaçon de la page d’identité ». Autrement dit, le document est un vrai, sur lequel le faussaire a collé une nouvelle page d’identité avec les données que j’ai fournies. Il a désactivé la puce électronique, qui l’identifierait comme volé. Un agent bien formé démasquerait donc la contrefaçon facilement. Mais je pourrais ouvrir un compte bancaire, signer un bail locatif ou louer un véhicule avec ce faux passeport. Obtenu sans sortir de chez moi et dans le total anonymat du Dark Net.

Arnaud Aubry

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Cet article est paru dans Le Parisien Magazine du 16 mai 2014. Pour le commander, cliquez sur l’image :

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