Superman, priez pour nous

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Superman, priez pour nous

Ils sont omniprésents sur les écrans. Nés sous le crayon d’auteurs inspirés pour dénoncer les maux les plus profonds de la société, ils accomplissent leur mission, à travers les âges et les continents. Les super-héros sont-ils les saints d’aujourd’hui ?

Les bras croisés, il veille sur la Terre depuis le Ciel. Il est puissant (mais humble) et prêt à se sacrifier pour sauver l’humanité… Une voix retentit : « Tu donneras au peuple de la Terre un idéal à atteindre. Ils se rueront sur tes pas, ils trébucheront, ils tomberont, mais le moment venu, ils te rejoindront dans le soleil, le moment venu, tu les aideras à accomplir des miracles. » Cette scène n’est pas tirée d’un Évangile apocryphe, mais de la bande-annonce de Man of Steel, de Zack Snyder, le dernier film en date mettant en scène les aventures de Superman. Ambassadeurs du bien, luttant parfois jusqu’à la mort contre les forces du mal, les super- héros semblent avoir assimilé leur catéchisme.

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NOUVEAUX MODÈLES DE COURAGE ET DE VERTU

Depuis quelques années, les films de super-héros sont omniprésents. À l’affiche presque constamment depuis dix ans, ils rencontrent un succès quasi irréel : le très christique Man of Steel a rapporté 670 millions de dollars. Avengers, qui rassemble à l’écran les super- héros parmi les plus connus de l’univers Marvel, comme Hulk, Captain America ou encore Thor, a engrangé plus de 1,5 milliard de dollars de recettes, ce qui en fait le troisième plus gros succès de l’histoire de Hollywood. L’attrait de ces productions serait dû à ce que certains appellent la « geekification » de la société, c’est-à-dire, comme l’explique Nicolas Labarre, professeur de civilisation américaine à l’université Bordeaux-III, le fait que « les cultures marginales, les cultures “geek” – liées aux jeux vidéo, à la science-fiction, à l’informatique et aux bandes dessinées américaines – sont devenues les cultures dominantes grâce aux magnétoscopes et à Internet. » Mais ce n’est pas la seule explication. Dans une société de plus en plus déchristianisée, les super-héros tiennent-ils un rôle similaire à celui des saints chrétiens ? « La société a besoin de modèles, c’est une condition de sa survie, analyse Paul Clavier, philosophe et professeur à l’École normale supérieure et à Sciences Po. Sans héros, les hommes n’auraient souvent pas le courage de continuer. »

Nouveaux modèles de courage et de vertu, ces super-héros ont aussi un écho très favorable chez les lecteurs catholiques. Pour Clément, jeune auteur de 25 ans du blog KTO and the City, « il y a chez les super-héros des comportements que l’on va retrouver dans la vie des saints. Superman en est le meilleur symbole : sa quête est selon moi un copié-collé de la quête du chrétien. La phrase de la Bible “Ceux qui sont à Jésus-Christ ne sont pas du monde tout en étant dans le monde” (Jean 17, 11-18) peut très bien lui être appliquée ». Superman est en effet un étranger sur Terre, puisqu’il est d’origine extraterrestre, tout en étant parfaitement terrien, puisqu’il voue sa vie à la défense des humains.

Capture d’écran 2014-06-25 à 12.50.52Selon le blogueur catholique, un autre exemple pertinent est celui de Batman : « Batman est un gosse de riche qui prend conscience de sa mortalité après le décès de ses parents. Il se fixe alors comme objectif de libérer Gotham City de l’emprise de la pègre. Pour moi, il existe un vrai parallèle ici avec saint Paul, qui persécutait les premiers chrétiens avant qu’une apparition du Christ ne le fasse se convertir et qu’il se fixe comme mission de répandre la Bonne Nouvelle. »

PLUTÔT VIOLENTS QUE CONTEMPLATIFS

Tracer des parallèles entre super-héros et saints serait d’autant plus pertinent qu’il s’agit parfois « d’une démarche consciente du côté des auteurs », comme le souligne Massimo Introvigne, sociologue italien spécialiste des nouvelles religions. « Les maisons d’édition ont essayé de produire des bandes-dessinées religieuses. Même Marvel a produit un comics sur Jean Paul II après l’attentat de 1981, un produit qui a d’ailleurs eu un très grand succès. » L’univers des comics recèle de nombreux personnages qui font référence à la religion : c’est le cas de Diablo, un super-héros très pieux qui devient prêtre, ou encore de Hellboy, qui est le fils d’un démon et qui a été élevé… en enfer. La mère de Daredevil (littéralement « tente le diable ») est religieuse, et cet avocat aveugle et super-héros officie dans un quartier de New York surnommé… Hell’s Kitchen (« la cuisine de l’enfer »). Bref, les références à l’univers diabolique et chrétien sont légion dans les comics américains.

Inversement, certains saints ont l’étoffe des super-héros. C’est le cas de saint Georges, qui terrassa le dragon, de saint Antoine de Padoue, qui passait de ville en ville en accomplissant des miracles ; ou encore de saint Judas, qui volait et portait secours à la « demoiselle en détresse ». « Le miracle peut faire songer à certains superpouvoirs, confirme Massimo Introvigne. Prenons l’exemple de saint Antoine : dans la tradition populaire actuelle, sa vie est constituée d’une succession continue de miracles. S’il y a un problème quelque part que la population locale ne peut pas résoudre, saint Antoine arrive avec la solution miracle. C’est la même chose dans les comics : il y a une situation problématique, par exemple un grand méchant qui tyrannise une population. Arrive alors un super-héros avec des pouvoirs qui ne sont pas d’ici et qui va régler la situation. » Mais, attention, il n’y a pas d’équivalence entre miracles et superpouvoirs. « Le miracle vient de Dieu, rappelle Massimo Introvigne. Ce n’est pas le pouvoir du saint ! »

Capture d’écran 2014-06-25 à 12.51.06C’est bien là que réside la principale différence entre super-héros et saints : « Chez les super-héros, il n’y a pas de transcendance divine, au sens strict du terme », décortique Bernadette Rigal, responsable du master religions et société à l’université Bordeaux-III. « Pour les saints, le sauveur est le Christ, alors que les super-héros sont leurs propres sauveurs. » Et Paul Clavier de renchérir : « L’héroïsme, c’est le courage poussé au-delà des forces humaines, la sainteté, c’est l’héroïsme qui se fait partenaire du surnaturel. »

Autre nuance de taille, relevée par Nicolas Labarre : chez les super-héros, « le règlement des conflits passe par la violence, ce qui n’est pas vraiment le cas chez les saints ». Il n’est pas rare qu’un combat entre un super- héros et son ennemi détruise une bonne partie de la ville… Rien de tel chez les saints. « C’est vrai qu’il n’y a pas de contemplatifs chez les super-héros », souligne avec humour Clément de KTO and the City.

SUPERMAN, DESCENDANT DU GOLEM

Et si l’origine religieuse des super-héros était plutôt à chercher du côté du judaïsme ? Comme le rappelle Massimo Introvigne, les auteurs de comics de la première génération, qui dessinaient dans les années 1930 et qui ont donné naissance aux super- héros les plus connus, « étaient majoritairement d’origine juive ». Les créateurs de Batman, Superman, mais aussi de Spider-Man, Hulk ou encore des X-Men étaient en effet tous des Juifs, pour la plupart vivant à New York. D’ailleurs, pour le chercheur italien, l’origine religieuse de ces auteurs se ressent dans leurs personnages : « On retrouve chez les super-héros le parcours moral du héros de la tradition judéo-chrétienne : il y en a des exemples à chaque chapitre de l’Ancien Testament. »

Capture d’écran 2014-06-25 à 12.51.16Même constat chez Arie Kaplan, auteur de From Krakow to Krypton (« De Cracovie à Krypton », non traduit), ouvrage dans lequel il retrace l’origine des comics : « De façon inconsciente ou non, Siegel et Shuster (les créateurs de Superman, NDLR) ont intégré des références au judaïsme dans leur travail… en particulier le Golem. Will Eisner, autre grand auteur de comics, considérait lui aussi Superman comme un descendant mythique du Golem, et donc comme un héritier de la tradition juive. » Dans le folklore juif d’Europe de l’Est, le Golem est une créature de glaise créée par l’homme (le plus souvent un rabbin) grâce à l’inscription EMETH (« vérité », en hébreu) sur son front. Si le mythe a pu être détourné dans la culture populaire depuis, le Golem était censé à l’origine protéger la communauté contre les pogroms. À un moment où l’antisémitisme est très fort, Superman, créé en 1932, un an avant la prise de pouvoir d’Adolf Hitler en Allemagne, a pu être inconsciemment créé pour protéger les Juifs d’Amérique et même au-delà. Ainsi dans les comics sortis au moment de la Seconde Guerre mondiale, les super-héros comme Superman ou Captain America vont se battre en Allemagne contre les nazis. « Les super-héros sont un peu la réalisation du surhomme nietzschéen dans une version positive qui s’oppose au nazisme et son surhomme diabolique », analyse Massimo Introvigne.

On pourrait même franchement comparer les super-héros aux juges d’Israël, les leaders des Hébreux envoyés par Dieu pour les délivrer du joug de royaumes ennemis : « Comme Samson, qui tire son pouvoir de ses cheveux, ou Samgar, qui tue 600 philistins avec un aiguillon à bœuf, Hulk et Batman sont à leur façon des “juges”, qui n’hésitent pas à déchaîner la violence pour sauver leur peuple », analyse Paul Clavier.

UNE RELIGION SANS SPIRITUALITÉ

Très présente dans l’origine des premiers super-héros, l’influence judaïque ne tient pas pour autant un rôle majeur dans les comics. La foi des super-héros est diverse. Selon divers spécialistes, Superman serait ainsi protestant méthodiste, Batman, catholique, ou encore Ben Grimm, un des membres des 4 Fantastiques, connu sous le nom de la Chose, juif. Et ils se montrent parfois indécis. Peter Parker – l’adolescent piqué par une araignée mutante et qui devient Spider-Man – a été dépeint à la fois comme juif et chrétien, en fonction des épisodes et des auteurs. De même, Green Lantern, un autre héros, a été représenté sous les traits de plusieurs personnes d’origines et de confessions diverses, dont ceux d’un Américain d’origine libanaise et de confession musulmane.

Capture d’écran 2014-06-25 à 12.51.42« La religion est un outil narratif dans les comics, qui sont en fait plutôt areligieux », analyse quant à lui Hayedine Tabali, vendeur et spécialiste de la bande dessinée américaine à Album Comics. Sur les étals des magasins spécialisés, les exemples de l’influence de la culture judéo-chrétienne sur les comics sont éloquents : une série majeure mettant en scène la majorité des personnages de la maison d’édition Marvel, dont les X-Men, se nomme le Complexe du Messie. Pourtant, la religion ne demeure qu’une référence culturelle. Les super-héros incarnent l’image d’une religion sans objet… et sans spiritualité : « La cause que sert le super-héros n’est pas toujours transparente, alors que pour le saint, c’est très clair et explicite », juge Paul Clavier, qui précise : « On ne peut pas être chrétien sans le Christ… ».

Arnaud Aubry

Cet article est paru en Une du magazine La Vie du 29 mai 2014.


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