Les Écossais encore indécis sur leur autodétermination

Les Écossais encore indécis sur leur autodétermination

À la veille du référendum, le 18 septembre, les sondages n’ont jamais été aussi serrés entre unionistes, partisans d’une Ecosse membre du Royaume-uni et les tenants du « oui » à l’indépendance. Reportage. [article publié dans La Vie du 4 septembre]

Trois fois par jour, sept jours sur sept depuis huit semaines, Ashley fait du porte-à-porte pour tenter de convaincre les gens de voter « non » à l’indépendance de l’Écosse. À 21 ans, cette jeune femme originaire d’Édimbourg vit son engagement dans la campagne du référendum comme un sacerdoce. Elle en a même quitté son boulot. Dans le quartier West End de Glasgow, David – un autre militant qui travaille dans un bar et qui ne s’était jamais engagé dans un mouvement politique auparavant – l’accompagne. Alors que la pluie hésite encore à tomber, ils ont revêtu les imperméables aux couleurs de Better Together (littéralement « mieux ensemble », le camp favorable au maintien de l’Écosse dans le Royaume-Uni) et vont d’immeuble en immeuble pour distribuer des prospectus. Leur cible : les indécis, surnommés ici le « missing million » (littéralement, le million manquant), ces électeurs qui n’ont pas encore choisi leur camp à quelques semaines du référendum.

De nouvelles recrues en politique

L’intitulé de la question, qui sera posée le 18 septembre, est simple : « L’Écosse devrait-elle être un pays indépendant ? » Pour voter, pas besoin d’être Ecossais : il suffit d’être ressortissant de l’Union européenne ou des pays du Commonwealth (le Canada, l’Afrique du Sud, l’Ouganda, l’Australie…), de résider en Écosse et d’avoir au moins 16 ans.

Parmi les personnes rencontrées lors de cette tournée, 15 sont favorables à l’union, 3 se déclarent pour l’indépendance et 5 sont indécis. Mais selon le dernier sondage en date au moment de la rédaction de ces lignes [le 23 août, ndlr], 13 points séparent les candidats de l’indépendance (à 38 %) des unionistes (51 %), les indécis formant encore une importante marge de 11 %. Un autre sondage, qui ne prend pas en compte les indécis, met les deux camps à dix points d’écart : la campagne du « non » l’emportant avec 55 % sur celle des indépendantistes (45 %). Ces derniers sont soutenus en grande majorité par le Scottish National Party, le parti nationaliste écossais (SNP), dont est issu le Premier ministre Alex Salmond lui-même qui mène la campagne du « yes », tandis que les pro-Royaume-Uni rassemblent tous les autres grands partis britanniques : des travaillistes (centre gauche), le parti d’Ed Miliband, aux conservateurs (droite), le parti de David Cameron, Premier ministre britannique. Cependant, même si le « non » l’emporte lors du référendum, « le oui aura fait un grand pas en avant » dans les mentalités, explique Michael Keating, chercheur en science politique à la tête de Future of the UK and Scotland ­(Avenir du Royaume-Uni et de l’Écosse). Ce qui pourrait aider le SNP d’Alex Salmond à préparer un nouveau référendum. Et ce dès 2017.

Quoi qu’il en soit, il n’est jamais trop tard pour s’investir en politique. Au QG des partisans de l’union, Annette, 63 ans, qui n’a « jamais fait de politique », est nerveuse : « C’est mon premier jour ici ! » L’ex-secrétaire est venue donner un coup de main. Pour elle, « le référendum n’est pas une élection ordinaire : c’est “plus grand”. » Ce sentiment a sans doute motivé nombre d’Écossais à s’engager. Toni Giugliano, en charge de l’organisation de la campagne du « oui », estime que 60 % des 10 000 militants bénévoles n’ont jamais fait de politique auparavant : « C’est un score inédit et c’est le signe d’une campagne réussie. »

Pétrole et économie au cœur du débat

De fait, au travail comme au pub, le référendum est sur toutes les lèvres. Sur les boutonnières, les badges bleus du « Yes » défient les badges blancs du « Better Together ». On trouve des posters pour l’indépendance sur les fenêtres des maisons et des slogans « Proud to be Scottish but delighted to be united » (Fier d’être écossais mais enchanté d’appartenir au Royaume-Uni, ndlr) sur des pancartes le long des autoroutes. Dans un ascenseur d’un centre commercial de ­Glasgow, un agent de sécurité s’adresse à nous à brûle-pourpoint. Il a entendu dire que Barack Obama s’est déclaré en faveur d’une Écosse qui resterait au sein du Royaume-Uni : « Il ne manque pas de culot, pour le président d’un État qui s’est battu pour son indépendance contre le Royaume-Uni ! »

© Andy Buchanan
© Andy Buchanan

Steve Redgrave est directeur technique de l’Aberdeen Drilling School, l’École de forage d’Aberdeen, qui délivre depuis 31 ans des formations à des professionnels foreurs. Aberdeen, ville prospère dans l’est du pays, est devenue la capitale du pétrole en Écosse depuis que le groupe BP a découvert dans les années 1970 que le sous-sol de la mer du Nord regorgeait d’or noir. Dans son bureau où s’étalent des rapports sur les nouvelles techniques de sécurisation des forages, Steve Redgrave explique à quel point, selon lui, l’indépendance serait néfaste pour l’économie écossaise : « L’industrie pétrolière est internationale, et elle investit là où elle est le plus sûre d’obtenir des bénéfices. Évidemment, plus les conditions économiques sont stables, plus il est facile d’investir dans cette région… » Son calcul est simple : l’indépendance, si elle devenait effective, entraînerait obligatoirement une perturbation économique. « Du fait de cette incertitude, les entreprises ont été plus réticentes à investir dans l’économie pétrolière locale depuis le début de la campagne pour le référendum il y a deux ans. »En deux ans, les revenus fiscaux que le gouvernement britannique tire des taxes collectées sur la production gazière et pétrolière ont en effet chuté de 6,2 milliards de livres sterling (soit 7,7 milliards d’euros). Soit une chute de 56,9 %. Mais ce professionnel oublie de préciser que l’évolution du prix du baril et le fait que les réserves de pétrole soient de moins en moins facilement accessibles (les coûts de production ont augmenté de 15 % rien que pour l’année 2013) ont également à voir avec cette chute vertigineuse. Il n’empêche. À Aberdeen, l’industrie du pétrole emploie directement 47 000 personnes (sur une population de 220 000 personnes en 2011) et fait vivre, indirectement, une très grande majorité de la ville. Et les revenus du pétrole correspondent à 20 % du PIB écossais.

Au-delà de l’industrie pétrolière, les conséquences économiques d’une hypothétique indépendance inquiètent une bonne partie de la population. Quelle monnaie l’Écosse utiliserait-elle ? De quelle part de la dette du Royaume-Uni hériterait-elle ? Comment le système fiscal fonctionnerait-il ? Ces questions ont été au centre du premier débat télévisé qui opposait le 5 août Alex Salmond à Alistair Darling, ancien ministre des Finances britannique et leader de la campagne du « non ». Alors que Londres ne cesse de mettre en avant son opposition à l’union monétaire entre une Écosse indépendante et les États demeurant au sein du Royaume-Uni, ­Alistair Darling avait ainsi accusé le Premier ministre écossais de « ne pas avoir de plan B ». Il estime que l’Écosse indépendante serait moins à même de résister à un choc économique. Les unionistes se définissent donc comme des pragmatiques face à des indépendantistes idéalistes. « Je peux imaginer l’idée romantique de vivre dans une Écosse indépendante… Mais je ne pense pas que le romantisme soit une bonne base pour prendre des décisions politiques », juge ainsi David, le militant de Glasgow.

Le moteur du nationalisme

Aux arguments économiques du camp unioniste, les partisans de l’indépendance opposent des arguments politiques, en particulier celui de la représentativité démocratique. « Depuis les années 1980 et ­Margaret Thatcher, il y a une divergence entre le vote des Écossais, très majoritairement de gauche, et les résultats des élections au niveau du Royaume-Uni, une divergence qui s’est encore approfondie avec l’austérité qui découle de la crise de 2008 », explique Roddy Thomson, porte-parole du « Yes ».

Capture d’écran 2014-09-17 à 18.48.00

Ainsi, alors que le gouvernement au pouvoir à Westminster est une coalition d’élus conservateurs et libéraux-démocrates (centre droit), le Parlement écossais ne possède qu’un seul député conservateur. « En Angleterre, on a David Cameron (le Premier ministre conservateur), Nigel Farage (député européen eurosceptique dont le parti a remporté la majorité des voix aux dernières élections européennes) et Boris Johnson (maire conservateur de Londres). Et qu’est-ce qu’ils prônent ? Une sortie de l’Union européenne, encore plus d’austérité et davantage de centralisation », résume Roddy Thompson.

Comme le souligne Bettina Petersohn, chercheuse au sein du programme Future of the UK and Scotland, « la frustration (politique) est un des moteurs du nationalisme en Écosse. C’est un nationalisme civique : ils souhaitent une politique différente de celle qui est appliquée à Londres, une société différente, même. Ils veulent protéger les aides sociales, et ne pas tout privatiser ». Les indépendantistes prétendent que la sortie du Royaume-Uni est la seule solution pour protéger certains acquis sociaux, en particulier la gratuité de l’enseignement supérieur (une originalité écossaise inexistante dans le reste du Royaume-Uni) ou la protection du service de santé public, mis en péril par les privatisations recommandées à Londres.

Whisky et mondialisation

Cet affrontement sur le terrain des idées, arguments politiques et démocratiques contre arguments économiques, montre que le processus d’indépendance de l’Écosse ne se joue pas sur le terrain « ethnique ». Michael Keating évoque d’ailleurs « un nationalisme déethnicisé ». Pourtant, la question de l’identité n’est pas totalement absente du débat. « C’est très dangereux de commencer à opposer les Écossais et les Anglais, ça nous a posé problème pendant très longtemps », témoigne Lorna Anderson, propriétaire d’une écurie de chevaux à une heure en voiture d’Aberdeen, qui se décrit fièrement comme « une fille de fermiers », et explique avoir toujours voté pour le parti conservateur. Pour elle, les ­indépendantistes sont très « nationalistes », et ce n’est pas un compliment dans sa bouche : « Je ne veux pas que la haine des Anglais revienne. »

Ce soir-là, la musique bat son plein au Old Blackfriars, un pub situé près du port d’Aberdeen. Violon, guitare, banjo, accordéon, flûte, airs traditionnels… La culture écossaise se porte haut. Ce n’est pas un hasard si la majorité des musiciens sont favorables à l’indépendance de l’Écosse : « Leur pratique de la musique traditionnelle a tendance à les faire se sentir “plus Ecossais”, explique Michael Keating. Mais il faut aussi préciser qu’en Écosse, ces musiciens ont davantage tendance à être de gauc­he que la moyenne de la population… »

Autre spécialité culturelle : le Scotch Whisky. Exporté à 90 %, il représente 20 % des ressources extérieures de l’Écosse, derrière le pétrole. L’alcool a ainsi rapporté 5,4 milliards d’euros en 2013. « La mondialisation a uniformisé le monde aussi bien culturellement que dans les manières de vivre. Mais dans les territoires où il y a une identité forte, on observe la volonté de réaffirmer sa spécificité », analyse Tudi Kernalegenn, docteur en science politique spécialiste des mouvements nationalistes. Conclusion : la mondialisation est bien un des moteurs de l’indépendantisme, et elle a aussi permis aux spécificités culturelles locales de se transformer en une véritable mine d’or.

Arnaud Aubry

L’Écosse en 3 dates

1314 : Bataille de Bannockburn et victoire écrasante de l’armée écossaise menée
par Robert Bruce sur les troupes anglaises durant la première guerre d’indépendance de l’Écosse.

1707 :
Signature de l’Acte d’union entre l’Écosse et l’Angleterre, à l’origine de la création de la Grande-Bretagne.

1999 : Organisation des premières élections pour le Parlement écossais, première étape de la « dévolution » qui vise à décentraliser les pouvoirs du Royaume-Uni au profit des quatre nations (Angleterre, pays de Galles, Écosse et Irlande du Nord) qui le constituent.

Vague nationaliste en Europe ?

Les mouvements autonomistes existent depuis longtemps dans le paysage européen. La nouveauté est qu’ils pourraient bien parvenir à leurs fins. En ­Catalogne, un référendum pour l’autodétermination (non-officiel) sera organisé le 9 novembre. Un autre a eu lieu en Italie du Nord : à Venise, l’indépendance de la Vénétie a été approuvée par 89 % des votants. Pas question cependant d’apparenter tous ces mouvements, dont les réalités constitutionnelles sont très variées.

Reste à savoir si l’Union européenne favorise l’émergence de ces mouvements indépendantistes : « Ils en appellent souvent à l’UE, en disant que l’État-nation n’a pas de légitimité supérieure », commente Romain Pasquier, directeur de recherche au CNRS. José Manuel Barroso (président de la Commission européenne) a néanmoins douché les espoirs des indépendantistes en déclarant en février qu’il serait « extrêmement difficile, voire impossible » pour une Écosse indépendante d’adhérer à l’UE si elle devenait indépendante.


Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s