Le Sentier file à Aubervilliers – Soixante-Quinze

Avec le photographe de grand talent Raphaël Fournier, nous sommes partis en reportage à Aubervilliers à la découverte du « nouveau Sentier ». On en a tiré un reportage pour le magazine Soixante-Quinze.

Avec 1 600 magasins et 10 000 commerçants, la ville du 9-3 est devenue le plus grand pôle de vente de textile en gros d’Europe. Un essor au détriment des quartiers de Paris qui en avaient fait leur spécialité.

Les livreurs se faufilent entre les grosses berlines garées sur les trottoirs et les piles de cartons prêts à être emportés. Sur la vitrine de chaque magasin, une affichette annonce la couleur : « Uniquement vente en gros, pas de détail ». Car ici, à Aubervilliers, en Seine-Saint-Denis, entre les rues de La-Haie-Coq, des Gardinoux et l’avenue Victor-Hugo, s’étend le plus grand pôle de commerce de gros d’Europe. Sacs, chaussures, vêtements, casquettes, mais aussi voiles et gants islamiques, ou katana japonais de décoration, il y en a pour tous les goûts.

Et les clients viennent de loin. « Même en comptant le péage et le diesel, c’est beaucoup moins cher d’acheter à Aubervilliers », témoigne Angèle, à la tête depuis un an du magasin Style & Vous à Anderlues, commune belge à 270 kilomètres de là. De l’Espagne à l’Allemagne, de la Roumanie au Portugal, on vient de toute l’Europe, et même du monde entier, pour acheter à Aubervilliers. « Tous les deux mois, je rapporte cinq valises de 23 kilos », abonde un jeune entrepreneur congolais qui demande à ce que son nom ne soit pas cité car il ne souhaite pas que ses concurrents de Brazzaville apprennent où il vient s’approvisionner. Pour le jeune homme, l’intérêt d’un lieu comme Aubervilliers, c’est « la centralisation. Au Maroc ou en Tunisie, la qualité est similaire, mais il faut faire trois ou quatre villes pour avoir autant de choix qu’ici ».

Originaires de la province du Zhejiang

Dans ce « triangle d’or », comme on l’appelle parfois, sont installés 1 600 magasins spécialisés dans le commerce de gros. Près de 10 000 personnes travailleraient ici, en très grande majorité des commerçants chinois originaires de la province du Zhejiang. C’est à la fin des années 1990 que les premières boutiques indépendantes de vente en gros commencent à ouvrir leurs portes à Aubervilliers, où une communauté asiatique est déjà présente. La première vague de magasins s’implante petit à petit dans les rues du quartier de façon anarchique, jusqu’à remplacer presque totalement les autres types de commerces. Depuis quelques années, on assiste à la deuxième phase de développement : celle des centres commerciaux de gros, dont le Cifa (Centre international de commerce de gros France-Asie), un espace de 38 000 mètres carrés ouvert en 2006 qui regroupe 280 grossistes, 1 100 places de parking et plus de 10 000 clients en moyenne par mois, ou encore le Fashion Center, petit dernier des géants de la vente en gros avec ses 55 000 mètres carrés, inauguré en avril 2015.

La conséquence de ce développement ? Les lieux traditionnels de commerce de gros en Ile-de-France que sont le Sentier, dans le 2e arrondissement, ou le quartier Popincourt (11e), perdent de leur attractivité. « Je ne savais même pas qu’il y avait d’autres lieux où on pouvait acheter en gros », s’excuse presque Angèle la commerçante belge. « Il doit y avoir moins de choix là-bas, j’imagine… », témoignent Marie et Mélissa, 24 et 25 ans, futures commerçantes qui veulent lancer sur Internet un « e-shop » spécialisé dans les maillots de bain et les tenues de plage. « On n’a pas pensé au Sentier, car autour de nous, on ne parle que d’Aubervilliers. »

« La mort du Sentier »

Au fond de la boutique Sentini, spécialisée dans les manteaux de fourrure, Yann Huang joue sur sa tablette en attendant le client. Avant qu’il ne décide de déménager à Aubervilliers, il était commerçant dans le Sentier. « Après douze ans rue des Petits-Carreaux, moi aussi j’ai dû me résigner à partir. Tout le quartier mourait petit à petit. » Son histoire est celle de nombreux commerçants de gros qui ont fini par quitter Paris : « Au début, on était quatre à travailler dans la boutique. On est même monté à six, mais après la crise on a dû réduire le personnel. A la fin on était plus que deux : moi et un vendeur ». La crise de 2008 va toucher de plein fouet la confection. Les clients allemands, anglais, espagnols se font rare. Les Grecs ou les Italiens, eux, ne viennent plus du tout. Les temps sont durs pour le commerce, partout en Europe.

Depuis, la situation n’a fait que se dégrader dans Paris. « Du Sentier originel, il ne restera bientôt que le nom de la station de métro », témoigne avec l’humour du désespoir Emmanuel Goldenberg, patron de Moda Shelly, une boutique qui a ouvert rue d’Aboukir il y a trois ans. « Le Sentier, c’est fini ! » résume sa femme Virginie, drapée dans une longue étole siglée Louis Vuitton. « Je travaille dans le quartier depuis trente ans. Je suis contente d’avoir connu l’époque de La Vérité si je mens !, quand nous étions le centre mondial de la mode », ajoute-t-elle. Si elle ne souhaite pas opposer les communautés et les quartiers, elle regrette que la quantité l’ait emporté sur la qualité : « A Aubervilliers, tout est fabriqué en Chine. Nous, c’était fait en France : les broderies à Calais etc. Il y avait de la création », détaille-t-elle déjà au passé.

En ce jour de pluie, les livreurs désœuvrés se protègent à trois ou quatre sous un parapluie, en attendant qu’un commerçant ait besoin de leurs services. Dans la rue d’Aboukir, autrefois centre névralgique du Sentier, les boutiques à louer sont nombreuses. « J’ai connu l’époque où il fallait se battre pour avoir un bail. Il y en avait même qui louaient dans les étages, tellement il y avait de débit », se remémore Emmanuel Goldenberg. Dans la petite boutique, la discussion enflamme vite les esprits. « La mort du quartier, c’est une mort politique qui a commencé du temps où Chirac était maire de Paris », témoigne à son tour Brigitte Abihssira, trente-sept ans de Sentier dans les jambes, mais qui a fini par lâcher sa dernière boutique parce que « c’était devenu trop difficile ». Économiquement, s’entend.

La mairie de Paris, pour ces commerçants, est la cible de nombre de leurs récriminations. Un symbole ? Les poubelles du tri sélectif installées sur la place livraison en face de la boutique, une provocation de plus selon eux. Une réalité que dépeint également un commerçant d’Aubervilliers qui a longtemps fait des affaires à Paris et qui a souhaité rester anonyme. « Nous avons dû quitter le 11e en 2015, la situation était devenue intenable. Les camions de livraison et les voitures des clients se prenaient trois à quatre P-V par jour ! » Sans compter les baux commerciaux préemptés par la mairie pour développer le commerce de bouche. Le symbole de cette mutation est peut-être à voir rue du Nil, dans le Sentier. Elle a bien changé maintenant… On y trouve un bar à vin, un restaurant, une boucherie, un maraîcher.

La plupart des commerçants interviewés dénoncent « une volonté délibérée de repousser le gros au-delà du périphérique ». Ce que l’hôtel de ville ne conteste pas totalement. « Notre objectif est de préserver et de soutenir la diversité du commerce et de l’artisanat dans la capitale. Certaines rues subissent la mono-activité. C’est le rôle de la ville de Paris et de son opérateur, la Semaest, de lutter contre cette situation qui n’est pas appréciable pour les riverains et touristes de la capitale », argumente la municipalité. Qui rebondit sur les résultats de cette politique mise en place depuis 2004 à travers l’opération Vital’Quartier : « Une baisse de la vacance commerciale de près de 7 %, de la mono-activité de 27 %, et des commerces de proximité en nette augmentation ».

« Victimes de préjugés racistes »

A Aubervilliers aussi, la mono-activité commence à poser problème.

« Un défi nous attend : faire en sorte que ce secteur de la ville ne se résume pas au commerce de gros », explique la maire d’Aubervilliers, Meriem Derkaoui. « Le quartier du Millénaire, situé juste à côté du “triangle d’or”, souffre déjà de l’absence de commerces de bouche, de bars, de brasseries… Une ville a évidemment besoin de commerces, mais aussi d’équipements, de logements, de lieux de vie. Il faut éviter l’implantation d’autres commerces de gros. On ne peut pas penser une urbanité sans la diversité. »

Surtout que la réalité économique des commerçants de gros d’Aubervilliers est très contrastée, entre les magasins qui ne désemplissent pas et ceux qui ne voient jamais de client. « Ça ne marche pas bien non plus ici. On pensait que ce serait mieux que dans le 11e, au final on est très déçus », explique celle qui se fait appeler Mme Zhang, à la tête du magasin Ekivogue. « Nous sommes au Cifa depuis trois ans, et tous les ans notre chiffre baisse. Alors quitter Aubervilliers ? On y pense, si ça continue comme ça. » Yann Huang, qui vend des manteaux de fourrure, est même plus radical : « J’attends la fin 2017, et si ça ne marche toujours pas, il faudra que je fasse autre chose ». Quitte à mettre fin à une affaire lancée par son père dans le Sentier il y a plusieurs dizaines d’années. Yann Huang envisage de lancer un bar à thème, ciblé sur les jeux vidéos, son premier amour. « Dans les années 1990, j’avais le plus grand cybercafé de Paris : 42 PC ! »

D’autant que l’insécurité est aussi un problème à Aubervilliers : le 9 août 2016, Chaolin Zhang, un commerçant chinois était agressé en pleine rue. Il allait mourir de ses blessures trois jours plus tard. Cette agression n’est pas marginale : en 2016, plus de 100 plaintes ont été déposées pour vol avec violence à l’encontre d’un membre de la communauté chinoise sur la commune. Depuis, la ville a accueilli une quarantaine de policiers supplémentaires.

« Ils sont victimes de préjugés racistes », reconnaît la maire, Meriem Derkaoui. Les commerçants chinois seraient régulièrement ciblés car les agresseurs imaginent qu’ils transportent beaucoup d’argent liquide sur eux… Ces faits-divers ne sont pas bons pour les affaires. « Je vois beaucoup moins de monde à cause de l’insécurité : les clients ont peur de se faire braquer ! », confirme David, vendeur chez Lydy’s Fashion, boutique spécialisée dans les accessoires, bijoux fantaisies, écharpes. Une commerçante nous alpague devant sa boutique car on vient de prendre une photo de sa vitrine. « Des personnes viennent faire des repérages pour voir s’il y a des caméras, et le soir ils reviennent pour voler », explique-t-elle. Ici, les places disponibles se font rares et les commerçants payent le prix fort : 12 000 euros de loyer par mois, dont 1 200 euros de charges pour la sécurisation du site, contre les vols et les incendies. « En dehors, ils doivent se débrouiller seuls, et ne compter que sur l’entraide. » C’est pourquoi nombre de commerçants veulent s’installer dans ces centres fermés et sécurisés. Si le Fashion Center, ouvert récemment, possède encore de nombreux locaux vides, le Cifa est victime de son succès. Loin du Sentier, qui perd de sa vitalité.

Arnaud Aubry

Cet article est à retrouver dans le #13 de Soixante-Quinze chez votre marchand de journaux en Ile-de-France.


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