La course contre la montre d’un mineur isolé [Publié dans La Vie]

Même s’ils sont pris en charge par l’Aide sociale à l’enfance, les mineurs étrangers ne sont pas sûrs d’obtenir un titre de séjour à 18 ans. C’est le cas du jeune Muhammad, qui vit mal avec cette épée de Damoclès au-dessus de la tête.

Cet article a été publié dans l’édition du 15 février 2018 de La Vie. La photographie a été réalisée par Raphaël Fournier.

(cliquez sur la photo pour avoir accès au PDF)

Voici la version intégrale :

 Lorsque Muhammad (*) retire sa  grosse doudoune noire devant l’infirmier de garde, en cette froide matinée d’automne 2017, il fait la grimace. Et pour cause : son bras est bandé avec un vieux tee-shirt ensanglanté qui fait office de pansement. C’est la deuxième fois en quelques mois que ce jeune migrant pakistanais de 17 ans est admis aux urgences. Il s’est à nouveau profondément scarifié tout le membre gauche avec un rasoir. Ce geste de désespoir – une vingtaine d’entailles – lui laissera des cicatrices à vie. La veille, il nous lançait un appel au secours : « Il faut m’aider, je deviens fou, écrivait-il dans un anglais approximatif sur notre messagerie. Je n’arrive pas à m’inscrire à l’école. Cela fait des semaines et des semaines que ça dure, que je tourne en rond… J’ai très mal à la tête, je suis perdu. »

En France depuis janvier 2017, Muhammad est un grand gaillard aux yeux doux, un peu gauche, les joues bleuies par une barbe naissante. C’est la stagnation de sa situation qui l’a conduit à se scarifier. « Le temps passe, et je ne fais rien. Je suis parti du Pakistan il y a deux ans et demi ! On m’a placé dans des camps, dans des hôtels. Et qu’est-ce que j’ai fait depuis ? Rien. Je voudrais aller à l’école, apprendre le français, un métier », se désole-t-il quelques jours après son passage aux urgences. Il fait pourtant partie des migrants mineurs les moins défavorisés.

« Sur les 6 700 jeunes migrants qui se sont présentés à Paris en 2017, environ 20 % ont été reconnus mineurs par l’Aide sociale à l’enfance (ASE) », estime-t-on chez Médecins du monde. Muhammad est l’un d’entre eux. Cela lui donne le droit à un toit, à de la nourriture, à une formation et à l’accompagnement d’un éducateur. Depuis 1989 en effet, la loi stipule que les mineurs isolés étrangers ont les mêmes droits qu’un enfant français en danger.

Mais la réalité est plus complexe. Il a certes une chambre dans un petit hôtel du nord de Paris ou des bons pour se nourrir au kebab du coin de la rue. Il voit aussi une psychologue toutes les semaines. Mais aucun éducateur ne le suit au jour le jour pour l’assister dans ses démarches administratives ou pour l’aider à s’inscrire à l’école. Muhammad n’est pas seul dans ce cas. En cause, bien sûr, l’explosion du nombre de migrants : 25 000 mineurs non accompagnés sont arrivés en 2017 ; ils étaient 13 000 en 2016 et… 4 000 en 2011. Paris accueille près d’un tiers d’entre eux. Des milliers de jeunes qui passent par le Dispositif d’évaluation des mineurs isolés étrangers (Demie). « On a obtenu des moyens de la ville de Paris, ce qui nous a permis de doubler nos effectifs, explique Stéphanie Leroux, directrice du Demie 75-Croix-Rouge. En 2017, on était prêts à accueillir 5 000 personnes. Mais 6 700 sont arrivées ! » Les services sont engorgés, au Demie, au Service éducateur mineur non accompagné (Semna), à l’ASE. Et les adolescents sont parfois livrés à eux-mêmes.

Pourtant, le temps presse pour Muhammad. En effet, dans quelques semaines, il sera majeur. Un anniversaire crucial pour les jeunes migrants, puisque seuls ceux qui sont arrivés en France avant leurs 16 ans (et qui ont été reconnus comme mineurs par l’ASE) sont systématiquement régularisés à leur majorité. « S’il n’a pas de titre de séjour à 18 ans ou de récépissé de la préfecture, au premier contrôle de police il pourrait se retrouver placé en centre de rétention administrative », explique Delphine Maréchal, son avocate. Puis expulsé au Pakistan.

Un compte à rebours qui conduit parfois à des drames. Fin décembre, Kantra Doucouré, un jeune Malien arrivé en France en 2015, n’a pas attendu le contrôle de police. Il s’est jeté sous un train. Pris en charge en 2016, il passait ses week-ends et certaines vacances dans une famille d’accueil du côté de Nîmes. Il avait trouvé une formation en CAP cuisine et un patron avait accepté de le prendre. Tout s’est arrêté d’un coup, quelques jours avant ses 18 ans : Kantra apprend qu’il ne peut signer son contrat à cause d’un problème administratif. Les services sociaux lui annoncent en effet que la préfecture exige six mois de scolarisation avant ses 18 ans pour prétendre à un titre de séjour. Personne ne lui en avait parlé. Il est mis à la porte de son foyer quelques jours plus tard. Perdu, désespéré et développant des éléments de délire paranoïaque, il quitte la région de Nîmes pour rejoindre un oncle éloigné à Paris. Avant de mettre fin à ses jours.

Pour Muhammad non plus, rentrer au pays n’est pas envisageable. S’il a quitté sa ville natale de Parachinar, à la frontière avec l’Afghanistan, à 15 ans, c’est parce qu’elle devenait trop dangereuse. Les attentats à la bombe y sont fréquents. Et Muhammad est chiite, courant minoritaire, cible régulière des talibans. C’est ainsi qu’il a perdu ses parents. « Ma mère a été tuée quand j’étais bébé, alors qu’elle revenait de l’hôpital. Mon père, ils l’ont tué quand j’avais 7 ans », raconte-t-il presque sans émotion. Le 5 juin 2015, c’est avec regret que l’adolescent dit au revoir à son école, sa mosquée, aux parties de cricket après les cours. « J’ai pleuré, car je quittais mes amis, ma famille pour toujours. Mon cerveau me disait d’y aller, mais mon cœur ne voulait pas. » La décision a été prise par Amjad, son frère aîné, père de substitution, qui a alors vendu les deux magasins de meubles familiaux pour que les quatre frères prennent, chacun leur tour, la route d’un exil périlleux… et onéreux : le voyage jusqu’à Oslo a coûté environ 8 500 €.

À l’époque, Muhammad ne sait pas encore que cet exil va virer à l’enfer. Il met deux mois et demi à rejoindre la Norvège. À son arrivée, il est ballotté entre les camps pour jeunes et pour adultes. Il a l’air trop vieux, les papiers d’identité en sa possession ne convainquent pas l’administration. Les autorités tranchent : il n’est pas mineur et est donc expulsable. Une nuit, vers 3 heures, la police norvégienne débarque dans son dortoir. Trois autres personnes, deux mineurs et un adulte, sont arrêtées, placées dans une voiture et renvoyées vers leur pays d’origine. « J’étais terrorisé, je ne voulais pas me faire expulser à Islamabad » – la capitale du Pakistan, où il n’a aucune attache. Il décide alors de reprendre la route et s’enfuit, direction la France. Mais son parcours du combattant est loin d’être terminé. Ici aussi il n’est accueilli que par le soupçon. Il lui faudra neuf mois pour que son statut de mineur soit reconnu par un juge pour enfants.

Depuis décembre, Muhammad est scolarisé. Il apprend le français, mais aussi les sciences, les maths avec d’autres migrants, venus pour la plupart d’Afrique subsaharienne et d’Afghanistan. Avec l’aide de son avocate et de son administrateur ad hoc désigné par le procureur, il a multiplié les démarches pour préparer son entrée dans la majorité : demande d’asile, titre de séjour et aussi contrat jeune majeur, un dispositif d’accompagnement qui lui permettrait de suivre une formation professionnalisante tout en continuant à être pris en charge par l’ASE jusqu’à ses 21 ans. Il rêve de mécanique. Et essaie de ne pas penser à ce qu’il se passera s’il n’a pas de papiers le jour de ses 18 ans.

Arnaud Aubry

* son prénom a été modifié


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