La religion convertit le rap [Publié dans La Vie]

Depuis le tournant du nouveau millénaire, un élément a fait son apparition dans les textes de rap : la spiritualité.

Cet article a été publié dans La Vie le 5 février 2018.

Voici la version intégrale :

« J’ai vu la lumière, alléluia, alléluia ». « Souffrir au point de presque douter du Ciel. Mais la foi c’est tout ce qui te reste quand tout est usé. » Le champ lexical de la dévotion, la profession de foi, tout dans ces strophes pourrait faire croire qu’elles sont l’œuvre d’un poète chrétien. Et pourtant elles ont été écrites par Orelsan et Nekfeu, deux rappeurs qui officient dans un style musical souvent plus connu (à tord) pour sa véhémence envers les forces de l’ordre que pour sa poésie… ou sa spiritualité. Depuis quelques années, le rap et la religion se sont mis à communiquer. A communier même.

Dans une société où la place du religieux est de plus en plus remise en cause – Mgr Aupetit, le nouvel archevêque de Paris ne déclarait-il pas en janvier dernier qu’ « aujourd’hui le nouveau tabou n’est plus le sexe, mais Dieu » ? – les rappeurs abordent donc sans tabou la question de la foi et de la religion dans leurs textes. « Rien n’est fait au hasard, j’crois en Dieu mais peut-être pas comme vous. Mais j’respecte tout le monde, j’me dis que tant qu’y’a du cœur faut croire en nous », déclare ainsi Jul, rappeur marseillais extrêmement populaire – en particulier auprès des plus jeunes – dans sa chanson « Mauvaise journée ». Depuis 2016, le rap est la musique la plus écoutée en France, surtout sur les sites de streaming que sont Deezer et Spotify, des plateformes plébiscitées par les adolescents. Ils s’appellent Jul, Damso ou PNL : ce sont les artistes les plus écoutés en France en 2017. Si vous ne les connaissez pas forcément, vos enfants ou vos petits-enfants connaissent probablement leurs chansons par cœur. Chroniques de leur quotidien, les morceaux de ces artistes évoquent le religieux au détour d’un couplet, de manière apaisé : Dieu y est remercié « Et merci bon Dieu d‘être encore en vie » (Jul), ou craint « Que Dieu me pardonne si je me trompe » (PNL) ou représente une référence morale « La Vierge Marie et Jésus Christ m’regardent de travers » (Booba). Si le sacré n’est pas le centre de leurs écrits, il n’est jamais très loin non plus.

Dans sa très vaste majorité, le Dieu auquel s’adresse les rappeurs est Allah, le Dieu des musulmans. Ce qui n’est pas vraiment une surprise : « En France le rap est une forme artistique de cité, où parler de religion n’a jamais choqué, et où l’islam est majoritaire », explique Kevin Boucaud-Victoire, journaliste et essayiste, spécialiste du rap. Hormis quelques exemples – le rappeur El Niño (en portrait dans La Vie en février 2016) avait eu par exemple un petit succès avec son titre « 93 rue de la miséricorde » en 2015 – les rappeurs français qui se revendiquent chrétiens sont très rares. Contrairement au rock chrétien ou à la pop louange – comme le groupe Glorious – qui a réussi à trouver son public en France. Aux Etats-Unis, où a eu lieu la Genèse du rap dans les années 70 à New York, les références à la religion chrétienne sont légion chez les plus grandes stars : Chance the Rapper n’hésite pas à « faire Sa louange », Kendrick Lamar a fait de la foi un de ses thèmes principaux, et Kanye West, le mari de Kim Kardashian, a composé la chanson « Jesus Walks » (Jésus marche), dans laquelle il implore, à la manière d’un pasteur pentecôtiste : « Dieu, montre moi le chemin car le Diable essaye de me faire chuter ». « Aux Etats-Unis, le rapport à la religion est très décomplexé, et les références à Dieu sont très explicites », analyse Kevin Boucaud-Victoire. « God Bless America » (Que Dieu Bénisse l’Amérique) est considéré comme l’hymne officieux et les Présidents jurent sur la Bible. « L’histoire de la laïcité est très différente en France où on construit la République contre la religion ».

« Le pape François nous a dit d’aller aux périphéries, d’aller là où la chrétienté n’est plus présente. Le rap est une porte d’entrée dans ce monde de la jeunesse populaire, issue de l’immigration. Un monde de souffrance, un monde dont on se méfie aussi parfois », explique le père Emmanuel Gougaud, de la paroisse Saint-Pauline du Vésinet (78), et grand fan de rap devant l’Eternel. « Il y a bien sûr dans certains morceaux une apologie de la violence et un mépris de la femme qui sont inacceptables », tient-il à préciser, mais il compare le rap au cinéma : « Dans le rap français, il y a 10 % de génial, un peu comme les films d’auteurs, et une grosse partie de commercial où les artistes sont prêt à tout pour faire de l’argent ».

Sa passion pour les chansons de La Fouine, Kéry James ou Booba lui est venue sur le tard. « Quand j’étais petit, c’était plutôt Beethoven. » C’est en accompagnant un groupe de jeunes aux JMJ de Rome en 2000 que ces derniers lui font découvrir le rap : « Je voulais apprendre le langage des jeunes que j’accompagnais, les rejoindre. Et j’ai été touché à la fois par le côté artistique – la langue, le style – mais aussi spirituel du rap ».

Pourtant quand le rap apparaît en France, au début des années 80, c’est plutôt Ni Dieu ni maître. La culture hip hop qui rassemble le rap, la danse ou encore le graffiti est alors un mouvement très engagé politiquement. Pour les premiers rappeurs à obtenir le succès populaire, NTM, IAM ou encore MC Solaar, la religion n’est pas un sujet. Tout change au tournant du nouveau millénaire, note la sociologue Stéphanie Molinero dans son article « Les significations du discours religieux dans le rap français (2011) ». Les spécialistes font remonter la première occurrence du religieux dans le rap français à 1996, avec le groupe NAP qui est un peu tombé aux oubliettes depuis. C’est surtout avec la Fonky Family et Kéry James, fin 90 début 2000, que la religion commence à prendre une place plus importante dans le rap. Comment expliquer ce changement ? « La marche des Beurs en 1983 et la lutte pour l’intégration menée par les grands frères ont été ressenties comme des échecs par les jeunes de la deuxième et troisième génération […] La seule utopie sur le marché des utopies, c’est donc l’islam, pas le syndicalisme », expliquait le sociologue Samir Amghar en 2004 dans l’Express. Les rappeurs qui grandissent en cité ne seraient donc que le reflet de cette évolution : avec l’échec du politique, on assiste à l’émergence de l’islam en banlieue.

Il ne faut pas non plus oublier le contexte historique. Après le 11 septembre 2001, la religion musulmane devient source de crispations, certains hommes politiques la critiquant ouvertement. Les croyants sont les premiers touchés, dont certains rappeurs, qui se servent de la musique pour exprimer leur frustration : « [J’ai fait ce] disque contre la manière dont les médias traitent de l’Islam depuis le 11 septembre 2001 […] » déclare Kéry James sur RFI en 2004 durant la promotion de son disque « Savoir et vivre ensemble ». « Je souhaitais apporter un autre regard sur cette religion. En tant que musulman aujourd’hui, il est rare que je regarde les informations sans que je ne me sente vexé… rare que je regarde une émission qui prétende parler d’Islam sans que je ne me sente blessé dans ma foi ».

« Le développement impressionnant de l’Islam dans le rap est le symptôme du mal-être de la société, mais aussi de la hausse du désir religieux face à un monde de l’argent qui ne tient pas ses promesses », soutient le père Gougaud. Qui a déjà vu un clip de rap sait que les bijoux surdimensionnés, les grosses voitures, ce qu’on appelle parfois le « bling bling », et les filles dénudées, sont les marqueurs traditionnels du rap. Mais cette fascination pour l’argent facile et les excès, entraîne en même temps une culpabilité. Ce que résume PNL quand ils déclarent : « Mon Dieu faut que je me dirige vers La Mecque, mais bon je suis de la pire espèce », dans le morceau Da. D’ailleurs il n’est pas rare que les paroles spirituelles coexistent avec des paroles violentes ou blessantes. « Beaucoup de rappeurs passent, d’une phrase à l’autre, de la religion à un langage cru. On peut trouver ça incohérent, ambigu. Moi je trouve au contraire que cette ambivalence représente le quotidien de plein de gens », explique Génono, journaliste indépendant, auditeur de rap depuis « [s]a plus tendre enfance » et « croyant et pratiquant depuis une dizaine d’années ». Le rap a d’ailleurs nourri sa conversion : « Quand le rappeur Ali a sorti son premier album, j’étais dans un éveil spirituel. Son album m’a accompagné sur le chemin et ces références ont amené quelque chose à ma foi. » Le rap comme outil de propagation de la foi, qui y aurait pensé ?

Ce développement du religieux dans le rap intervient à un moment où la société interroge la place du religieux en son sein : les nombreuses controverses liées au voile, aux signes ostentatoires religieux chez les fonctionnaires ou à l’Assemblée nationale, les crèches dans les mairies sont autant de symboles que la question religieuse est passionnelle, et les réactions souvent épidermiques. « Le rap a toujours été en contradiction avec la société. Aujourd’hui l’ordre moral essaye de mettre la religion de côté. Le rap, avec son côté subversif, à contre-courant, peut remettre la religion au centre », analyse Génono. « Les religions ont le droit et le devoir de s’exprimer dans la sphère publique. Les jeunes, ceux qui écoutent le rap, sont au-delà des polémiques : ils nous montrent le chemin » avance quant à lui le père Emmanuel Gougaud, avant d’ajouter : « Je suis persuadé que Jésus aurait adoré rencontré PNL ! »

Arnaud Aubry


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