Le parcours du combattant d’un migrant mineur

Muhammad, un soir de novembre 2017 à deux pas de son hôtel © Raphaël Fournier

[Cet article avait écrit à la base pour l’Obs. Elvire Camus m’a donné de précieux conseils durant la rédaction. Je me suis servi de certains éléments de ce portrait pour rédiger l’enquête « La course contre la montre d’un mineur isolé » publié dans La Vie le 15 février 2018.]

Le 22 septembre dernier, au terme d’un parcours long et chaotique de plus de deux ans, baladé entre la Norvège et la France, Muhammad a été reconnu comme « mineur non accompagné » par le Tribunal pour enfants de Paris. Et pourtant, il s’était fait expulser par la France moins d’un mois plus tôt.

C’est un grand gaillard aux yeux doux, un peu gauche, les joues bleuies par une barbe toujours naissante. Attablé dans un café Porte de la Chapelle où il traine en cet après-midi d’automne, il est un peu à l’étroit dans son blouson noir. Muhammad* a 17 ans mais il en fait facilement cinq de plus. Et entre ces deux âges, il y a un monde. Car Muhammad est un migrant venu de son lointain Pakistan pour échapper à la guerre. Et pour les migrants arrivant en France, la différence entre mineurs et majeurs est immense : c’est la prise en charge ou la débrouille, un toit ou la rue.

Muhammad avait 15 ans lorsqu’il a quitté son pays. Rester à Parachinar, sa ville natale, devenait trop dangereux. Les attentats à la bombe sont fréquents dans cette ville de 70 000 habitants située à la frontière avec l’Afghanistan. Les chiites comme Muhammad sont minoritaires et régulièrement la cible des Talibans. C’est le cas de ses parents. « Ma mère a été tuée quand j’étais bébé, alors qu’elle revenait de l’hôpital. Mon père, ils l’ont tué quand j’avais sept ans », raconte-t-il calmement, presque sans émotion. Sa voix aigüe ressemble à celle d’un jeune homme qui n’aurait pas encore mué.

Alors, il a fallu partir, aller tenter sa chance ailleurs. Dans un premier temps, l’ailleurs se nomme Norvège, parce qu’un ami de la famille y est déjà installé. Il y travaille, paraît-il. La décision est prise. Amjad, le frère aîné, le père de substitution, vend les deux magasins de meubles familiaux. Les quatre frères vont pouvoir prendre, chacun leur tour, la route d’un exil périlleux… et onéreux : le voyage entre Parachinar et Oslo coûte environ 10 000 dollars (8 500 euros).

Le 5 juin 2015, c’est avec regret que Muhammad dit au revoir à son école, sa mosquée, aux parties de cricket après les cours. « J’ai pleuré, car je quittais mes amis, ma famille pour toujours. Mon cerveau me disait d’y aller, mais mon cœur ne voulait pas… », se souvient-il.

Dans sa bouche, ce périple est un peu comme une recette de cuisine, une succession de pays, de villes qui finissent par se mélanger. Première étape : Mashhad, en Iran, une des plus grandes villes saintes des chiites. Puis Téhéran où il restera 15 jours. Ensuite un bus pour la Turquie, d’où il embarque sur l’un de ces bateaux pneumatiques qui ont fait la une de la presse pour Chypre. Sur l’île, il traverse la frontière et se rend à la police grecque, qui lui délivrera un laisser-passer et un ticket de bateau pour Athènes. « C’est Koch Akbar qui me dit où je dois me rendre », dit-il, comme si c’était une évidence. « Koch Akbar », c’est son passeur. Muhammad ne l’a jamais rencontré mais celui-ci l’aiguille à distance depuis son départ du Pakistan : où il peut dormir, quand il doit attendre, qui va lui faire traverser les frontières. A chaque étape, c’est le même mode opératoire : le téléphone sonne et il avance d’une case, traversant la moitié de la planète coups de fils après coups de fils.

A Athènes, il doit attendre 5 jours dans la torpeur de l’été. Il dort dans un appartement suffocant avec sept autres hommes. Pas question de sortir ni d’aller visiter les vestiges archéologiques, « pour ne pas rater l’appel de Koch Akbar ». Quelqu’un apporte de quoi manger de temps en temps et Muhammad cuisine pour tout le monde, peut-être parce qu’il est le plus jeune, ou le plus débrouillard.

Puis, le téléphone sonne. C’est le passeur. Le départ est prévu pour le lendemain matin. Un homme va venir le chercher à l’appartement pour l’emmener à un bus direction la Macédoine. La longue remontée du continent européen jusqu’à la Norvège peut alors commencer. Muhammad est parti de chez lui il y a un mois.

Traverser l’Europe lui prendra un mois et demi. Parfois, il doit franchir des frontières à pieds – une marche de 5 heures à la tombée du jour entre la Macédoine et la Serbie. Le plus souvent, il prend des trains. Il est arrêté en Autriche par la police et est placé quelques jours dans un camp surpeuplé avant de reprendre la route. Allemagne, Pays-Bas, Danemark, Suède. Il arrive finalement en Norvège le 20 août 2015, deux mois et demi après son départ.

« Quand je suis arrivé au camp, j’ai eu peur. Les policiers norvégiens me parlaient mais je ne comprenais pas ce qu’ils voulaient. » Il est placé dans un camp avec des adultes dans un premier temps. « Là, j’ai entendu des Afghans parler pachtou, et j’ai pu trouver mes marques. J’ai contacté mes frères pour leur dire de venir me rejoindre ! » Deuxième de la fratrie à être parti, il arrive le premier en Norvège. Ce sera le seul à réussir à atteindre le pays.

La joie qu’il éprouve en pensant accéder à un peu de stabilité après son périple éprouvant est de courte durée. Dès son arrivée, Muhammad est balloté entre les camps pour jeunes et ceux pour adultes. Il fait trop vieux. Et les papiers d’identité dont il dispose, un certificat de naissance et un certificat de scolarité, ne convainquent guère les autorités. Verdict de l’administration norvégienne : il n’est pas mineur et donc expulsable.

Une nuit, vers 3 heures du matin, la police norvégienne débarque dans son dortoir. Trois personnes, deux mineurs et un adulte, sont arrêtées, placées dans une voiture et renvoyées vers l’Afghanistan, leur pays d’origine. « J’étais terrorisé, je ne voulais pas me faire expulser à Islamabad », la capitale du Pakistan, où il n’a aucune attache. Il décide alors de reprendre la route.

C’est une deuxième migration qui commence, sans passeur cette fois. Dans les camps norvégiens, la rumeur court que les migrants mineurs sont bien traités en France. Là-bas, ils n’ont pas besoin de déposer une demande d’asile : depuis 1989, la loi stipule que les mineurs isolées étrangers ont les mêmes droits qu’un enfant français en danger. D’où l’enjeu pour eux de faire reconnaître leur minorité. C’est plein d’espoir que Muhammad prend la route de la France.

Mais ici aussi, il n’est accueilli que par le soupçon. Ici aussi, il n’est pas reconnu comme mineur. Huit mois après son arrivée, il est même placé en Centre de Rétention Administrative pendant 24 jours avant d’être « Dubliné » vers la Norvège. Depuis 2013, les Etats européens sont autorisés à renvoyer les migrants vers le premier pays dans lequel ils ont laissé leurs empreintes. Muhammad arrive le 21 août en Norvège… Le 24 août, il est de retour à Paris ! « Il est très dégourdi : je n’avais jamais entendu parler d’un jeune dubliné qui réussit à revenir… C’est exceptionnel comme histoire », témoigne Delphine Maréchal, son avocate.

Un peu moins d’un mois après son retour en France, le 22 septembre, son statut de mineur lui est finalement reconnu par le juge des enfants. « Et pourtant c’était pas gagné, son test osseux n’était vraiment pas bon », raconte Delphine Maréchal. Cette évaluation de l’âge osseux est assez universellement décriée car peu précise, mais elle peut être demandée par les juges des enfants lors d’un recours.

La prise en charge par l’Aide Sociale à l’Enfance lui offre un peu de répit : un toit sur la tête, de la nourriture et une formation. Mais ce n’est qu’un répit de courte durée. Le temps presse pour Muhammad. Il sera majeur dans quelques mois. « S’il n’a pas de titre de séjour à 18 ans, un récépissé de la Préfecture ou un contrat jeune majeur, au premier contrôle de police, il pourrait se retrouver à nouveau placé en centre de rétention », explique Delphine Maréchal, son avocate… Et tout ce parcours aura été inutile.

Derrière son allure de géant des montagnes pachtounes, trop grand pour son âge, se cache un ado de 17 ans, perdu à 8 000 kilomètres de chez lui, seul au monde ou presque, et indubitablement triste. Les cicatrices sur son bras gauche, qu’il cache le plus souvent avec des manches longues, en sont le rappel. D’ailleurs, et ce n’est pas anodin, sur Facebook, il se fait appeler Muhammad (Broken Heart) (Coeur Brisé, en français).

Couché sur le matelas trop dur de son petit hôtel du 18e arrondissement de Paris, Muhammad essaye de ne pas trop penser à son pays. « Souvent, je me rends au Sacré-Coeur, ou à la Tour Eiffel, simplement pour regarder les gens passer. Je sors de ma chambre d’hôtel le plus possible, sinon mes pensées tournent en rond, je commence à penser à chez moi », avoue Muhammad. Assis sur la pelouse en contre-bas du Sacré-Coeur, il sort son téléphone et écoute un noha (poème de lamentation) d’Irfan Haider. C’est son petit morceau de Pakistan, toujours dans la poche.

Arnaud Aubry

(*Son nom a été modifié. Il a choisi Muhammad en hommage à Muhammad Sami, un célèbre joueur de cricket pakistanais)

 


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